Pierre Adam

LES BUVEURS D’ESPACE

Roman dramatique d’aventures

1922

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER  OÙ L’ON VOIT UN PERSONNAGE BIZARRE  4

CHAPITRE II  DE PLUS EN PLUS ÉTRANGE. 14

CHAPITRE III  UN MARCHÉ AVANTAGEUX.. 25

CHAPITRE IV  QUEL ÉTAIT LE FIANCÉ DE MISS HELEN BARCLING. 35

CHAPITRE V  OÙ LUCIEN GUILLON ÉPROUVE UNE JOIE FOLLE  46

CHAPITRE VI  OÙ L’ON VOIT QU’EN EFFET LUCIEN GUILLON N’ÉTAIT PAS DE TROP. 57

CHAPITRE VII  « ELLE NE PARTIRA QU’AVEC NOUS ! »  67

CHAPITRE VIII  MAIS COUCOUHAN VEILLAIT ! 78

CHAPITRE IX  CE QUE L’INVENTEUR GUILLON N’AVAIT PAS PRÉVU   89

CHAPITRE X  AUTRE AVENTURE ! 100

CHAPITRE XI  COMMENT GUILLON PAYA LE CAPITAINE ANGLAIS ET CE QUI ARRIVA ENSUITE. 111

CHAPITRE XII  DOUBLE ATTAQUE BRUSQUÉE. 122

CHAPITRE XIII  POUR QUI AVAIENT TRAVAILLÉ ZÉPHIR ET LE SINGE  133

CHAPITRE XIV  LE DOUBLE PÉRIL. 144

CHAPITRE XV  CE QUE FAISAIT KLEIN SUR LE YACHT ET OÙ IL CONSENTI À ALLER.. 155

CHAPITRE XVI  TRAÎTRE OU PROTECTEUR.. 166

CHAPITRE XVII  LA CAVERNE AUX MILLIARDS. 177

CHAPITRE XVIII  DES TÉNÈBRES À LA LUMIÈRE. 188

CHAPITRE XIX  LE CHANTIER MYSTÉRIEUX.. 199

CHAPITRE XX  OÙ CHACUN REÇOIT CE QUI LUI EST DÛ   210

Ce livre numérique. 221

 

CHAPITRE PREMIER

OÙ L’ON VOIT UN PERSONNAGE BIZARRE

— Je ne suis pas un voleur monsieur !

— Et moi, monsieur, je suis honnête !

— C’est possible, monsieur !

— C’est certain, monsieur !

Les deux voyageurs se dévisageaient avec colère. Derrière eux, d’autres voyageurs qui faisaient la queue depuis cinq minutes sans avancer d’un pas, protestèrent :

— Assez ! Ça va ! Pas de discours !

L’employé commis à la distribution des bagages leva les bras vers le haut plafond du hall d’arrivée de la gare d’Austerlitz, comme pour dire : « Est-ce que j’y puis quelque chose, moi ? Vous voyez bien que ces deux messieurs me mettent dans un rude embarras ! » Le chœur des protestataires s’enfla en tempête :

— À la suite ! À la suite ! Nos colis ! nos colis !

Les deux disputeurs, visiblement impressionnés par cette manifestation, s’effacèrent aussitôt, l’un à droite, l’autre à gauche, le front barré d’un même pli obstiné, prêts à se chamailler de nouveau dès que se serait écoulé le flot des mécontents. Il y en eut pour un bon quart d’heure, que le personnage de droite (cinquante-cinq ans environ, belle tête grisonnante, ample pardessus de couple anglaise) employa à remuer les lèvres comme s’il récitait un rôle, tandis que le personnage de gauche (trente ans au plus, teint mat, regard profond, taille mince dans son complet-veston noir) gardait l’immobilité d’une statue.

Un contrôleur, attiré par le tumulte, s’était approché. Le moment des explications venu, il demanda :

— Voyons, messieurs, qu’y a-t-il ?

— Il y a, répondit le pardessus de coupe anglaise, que cette malle d’osier m’appartient…

— Permettez ! coupa vivement le complet-veston noir, elle est à moi !

Le contrôleur sourit.

— Vos bulletins de bagages, messieurs, fit-il.

Il tendait les mains. Le plus âgé des deux compétiteurs grimaça :

— J’ai perdu le mien.

— Je l’ai perdu aussi, déclara son concurrent.

— Sapristi ! sursauta le contrôleur, voilà une coïncidence très malencontreuse ! Comment voulez-vous que je sache, moi ? Et d’abord, nous ne livrons pas de bagages sans bulletin… Cette malle peut appartenir à un troisième voyageur…

— Ils ont tous défilé ! dirent d’une commune voix les deux inconnus.

— Oui, oui, c’est exact ! confirma l’employé, qui suivait avec curiosité cette scène originale.

Le contrôleur se gratta le menton.

— D’où venez-vous ? questionna-t-il en s’adressant à l’homme de cinquante-cinq ans.

— De Saint-Nazaire, déclara ce dernier.

— Et vous ?

— De Saint-Nazaire, dit l’homme de trente ans.

— Sapristi de sapristi ! sursauta de nouveau le contrôleur, jamais nous n’en sortirons, dans ce cas ! À moins qu’il n’y ait une adresse sur le couvercle…

— Ah ! oui, l’adresse ! clamèrent ensemble les deux voyageurs.

L’employé, déjà, s’était précipité vers la malle d’osier. Il se pencha, s’écria :

— La carte a été arrachée !

L’affaire se compliquait et menaçait de traîner en longueur. Le personnage âgé frappa du pied.

— C’est tout de même fort, mâcha-t-il. Qu’on ouvre la malle ! On y trouvera mon linge, des chemises d’Oxford marquées à mes initiales, J. B. … Je me nomme James Barcling… des mouchoirs à filet rouge, un chapeau de paille de Bangkok…

— Qu’on l’ouvre, parfaitement, approuva le concurrent, on y verra du linge aussi, des chemises de tussor brodées aux lettres L. G. … Je m’appelle Lucien Guillon… un maillot de bain, des toiles peintes, une boîte de couleurs, des livres et des papiers…

Derrière les plaideurs de hasard et le juge improvisé, un cercle de curieux s’était formé sans bruit. De ce cercle, une rumeur approbative monta, qui parut décider le contrôleur.

— Parbleu, oui, fit-il, vous avez raison, il n’y a qu’à vérifier… La clef, s’il vous plaît…

James Barcling et Lucien Guillon se fouillèrent rapidement et tendirent du même geste empressé un petit anneau où s’emprisonnaient de petites clefs luisantes et frétillantes. Le contrôleur les prit tous les deux comme pour mieux marquer l’impartialité dont il était animé, puis il escalada la plate-forme qui séparait le public des employés de la gare, atteignit la malle, introduisit une clef dans la serrure, tourna, répéta l’opération pour la serrure jumelle…

Un cri prolongé monta soudain sous le hall… Il était poussé par Barcling, Guillon, l’employé, les badauds… Le contrôleur avait bondi en arrière…

Car de la malle ouverte, comme si de puissants ressorts en avaient mû le couvercle, une apparition diabolique venait de surgir.

Un être vivant, dont on ne pouvait dire si c’était un homme, une femme, ou un animal du genre gorille… Il avait de grands cheveux roux tombant en désordre sur ses épaules trapues, de beaux yeux bleus mobiles et effarés, une casaque jaune aux manches courtes et une ample culotte de même couleur. Avant que les spectateurs fussent revenus de leur effarement, il sauta prestement de la malle et s’enfuit vers la sortie.

D’instinct, les badauds s’élancèrent sur ses traces. James Barcling et Lucien Guillon suivirent le mouvement, un peu par curiosité, beaucoup pour tirer au clair cette affaire dans laquelle ils faisaient également figure de victimes.

— Au voleur ! s’égosillait le premier.

— Arrêtez-le ! clamait le second.

— Arrêtez-le ! tonitruait la foule grossie de seconde en seconde.

Le personnage énigmatique, que ces cris et cette poursuite paraissaient affoler, multipliait les enjambées en longeant la façade du vaste bâtiment d’arrivée. Un agent de police, que son service appelait dans la cour, aperçut le fugitif et les poursuivants et se mit en travers du trottoir… L’homme (ou la femme, ou le gorille) obliqua alors d’un mouvement brusque et disparut dans l’entrée de la station du métropolitain. L’agent et la foule s’y ruèrent à leur tour, gravirent quatre à quatre les escaliers, franchirent en trombe le portillon donnant accès au quai… Il y eut, là, une bousculade éperdue, des gens renversés, des malédictions sonores et des rires convulsifs. Car le poursuivi venait de sauter sur la toiture de l’un des wagons de la rame du métro qui démarrait à cet instant en direction de la place d’Italie. Lucien Guillon et James Barcling, chez qui la rage décuplait les forces et la souplesse, s’étaient jetés à corps perdu dans l’ouverture d’une porte entrebâillée, et ils roulaient maintenant, hagards, suants, rapprochés par cette commune mésaventure.

— On l’aura ! haleta Guillon.

— Yes, fit Barcling.

Les voyageurs du métro, bien qu’ils n’eussent qu’entrevu la scène, brûlaient de savoir quel était cet acrobate tout de jaune vêtu qui sautait avec tant d’aisance à des hauteurs impressionnantes. Ils descendirent tous à la station de Saint-Marcel. Mais déjà l’inconnu avait bondi à terre et filait vers l’escalier. Le chef de gare, prévenu à l’instant par téléphone, sortait de sa logette vitrée.

— Que personne ne sorte ! s’égosilla-t-il.

Facile à dire ! L’acrobate disparaissait sous la voûte inclinée protégeant les marches de pierre… Guillon et Barcling, qui se trouvaient dans la voiture de queue, le frôlèrent, le manquèrent, le suivirent, désespérément. Dehors, ils n’avaient que trente pas de retard sur le fugitif. Un taxi était en station, ils sautèrent dedans.

— Rattrapez le… la… l’individu, dit Barcling au chauffeur.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? s’égaye celui-ci.

— Bon pourboire, dit Guillon.

L’instant d’après, l’auto démarrait et remontait en vitesse le boulevard de l’Hôpital. Le personnage aux longs cheveux roux filait à une allure fantastique.

— Pas possible, il a un moteur dans le ventre ! s’effara le chauffeur. Ah !… il tombe !

C’était la vérité même. L’inconnu venait de trébucher contre un pavé et de s’étaler de tout son long. Comme il se relevait, le taxi arrivait près de lui, stoppait… Guillon et Barcling sautèrent à bas du véhicule, se jetèrent sur l’être bizarre et… le manquèrent. Car il avait fait un bond côté, puis un autre bond en hauteur…

Maintenant, à cheval sur un gros moellon, il montait vers le ciel… Les ouvriers du chantier de construction où le fugitif avait cherché refuge, se tinrent les côtes.

— Eh ! Coco, crièrent-ils, tu te trompes de direction, mon vieux !

Le mécanicien du treuil à vapeur riait comme les autres.

— Stop ! ordonna Barcling ; c’est un voleur ! Stop !

Docile au commandement d’un levier, le treuil s’arrêta. L’étrange cavalier, immobilisé à dix mètres du sol, fit entendre un gloussement prolongé. Deux agents de police survinrent, que Barcling et Guillon mirent rapidement au courant.

— On va le cueillir, dirent les représentants de l’autorité : il n’y a qu’à faire machine en arrière…

Le mécanicien renversa la vapeur, et le treuil se mit à redescendre. Ce que voyant, l’acrobate poussa un nouveau gloussement sonore, en promenant autour de lui des regards perçants.

— Le cercle ! Faisons le cercle pour le pincer ! suggéra un agent.

Les tailleurs de pierre, les gâcheurs de mortier s’empressèrent d’avancer. À peine avaient-ils pris position au coude à coude que le cavalier aérien, lâchant son moellon, se laissait tomber sur les mains et, exécutant une pirouette merveilleuse, fonçait, tête baissée, pour rompre le barrage vivant qui s’opposait à sa fuite. Un maçon, atteint en pleine poitrine, s’écroula en hurlant de douleur. Mais les agents, au même instant, avaient saisi l’être énigmatique par les jambes, tandis que quatre ou cinq acteurs de ce drame en plein air lui tombaient sur le dos et les bras. L’ayant de la sorte immobilisé, d’autres le ligotèrent solidement au moyen de cordes. Dès qu’il fut hors d’état de résister :

— En route pour le commissariat ! dirent les agents.

Le taxi qu’avaient pris James Barcling et Lucien Guillon n’était qu’à quelques mètres. Les ouvriers y transportèrent le prisonnier, malgré ses soubresauts désespérés. Guillon, Barcling et les agents se casèrent dans la voiture, et le chauffeur se mit en devoir de conduire son monde au poste de la rue Rubens.

L’arrivée de ce groupe pittoresque y fit sensation. Le commissaire lorgna longuement le paquet vivant qu’on lui amenait, tandis que ses subordonnés rapportaient ce qui venait de se passer. Barcling déclina ses nom, prénoms et domicile.

— Vous n’êtes pas Français ? demanda le commissaire.

— No… Je suis Américain, de Baltimore, dans le Maryland.

— Et vous, monsieur ?

Cette question allait à Lucien Guillon.

— Je suis Français de France, répondit celui-ci, né près de Châteauroux, domicilié rue Sarrette, et ingénieur civil. Les circonstances qui me valent l’honneur d’être devant vous et le regret de vous importuner sont les suivantes…

Guillon fit le récit, bref et précis, des événements connus des lecteurs. Le commissaire, alors, s’adressa au personnage mystérieux toujours saucissonné dans ses cordes.

CHAPITRE II

DE PLUS EN PLUS ÉTRANGE

Le personnage mystérieux, depuis le début de cette aventure, n’avait pas encore articulé un mot. Il s’était borné à courir, à sauter, à crier, à grimacer de crainte ou de fureur.

— Comment vous appelez-vous ? lui demanda le commissaire.

— Coucouhan, répondit l’inconnu.

— Votre prénom ?

— Coucouhan.

— Votre nom de famille ?

— Coucouhan.

Le magistrat fronça le sourcil, et les agents de police firent entendre une sourde rumeur.

— Il ne faudrait pas essayer de vous moquer de nous, articula d’un ton bref le commissaire. Pourquoi vous dissimuliez-vous dans cette malle ?

— Coucouhan, sourit l’interrogé.

Les agents serrèrent les poings et regardèrent leur grand chef, d’une manière qui signifiait qu’ils sauraient bien délier la langue de l’individu si on le leur confiait seulement cinq minutes. Le commissaire ne parut pas s’en apercevoir. Il détaillait de nouveau le personnage aux longs cheveux et cherchait visiblement à démêler si celui-ci jouait ou ne jouait point la comédie. Les yeux bleus de l’homme (décidément, c’était un homme malgré sa tignasse opulente) soutinrent le regard du magistrat avec un naturel qui ne pouvait tromper.

— Il ne comprend pas le français, dit le commissaire. Voulez-vous essayer de l’anglais, monsieur Barcling ?

James Barcling essaya de l’anglais. Mais l’homme ne comprenait pas davantage.

— L’allemand, peut-être ? fit Guillon qui savait parfaitement cette langue.

Le personnage à la casaque jaune était réfractaire à l’allemand. Il ne mordit point à l’espagnol, que baragouinait passablement l’un des agents de police, et les tentatives d’un interprète polyglotte qu’on alla chercher ensuite ne furent pas plus heureuses. Cet interprète, qui avait beaucoup voyagé déclara qu’on se trouvait en présence d’un type d’homme de race et de pays inconnus.

— Ce n’est ni un Indien, ni un Mongol, ni Hindou, ni un Australien de l’intérieur, ni Polynésien des îles peu fréquentées, ni un indigène des régions arctiques, monsieur le commissaire, dit-il. Nous perdons notre temps à vouloir le comprendre ou nous faire entendre de lui autrement que par signes… Si nous avions un tableau noir et de la craie, peut-être…

— Qu’à cela ne tienne, acquiesça le magistrat ; nous possédons ces objets…

Les agents disparurent avant même qu’on les en eût priés et revinrent moins d’une minute plus tard. Ils apportaient le tableau noir en question, sur lequel l’interprète dessina un bateau à vapeur.

Aussitôt, l’homme aux longs cheveux poussa un gloussement de surprise et battit des mains.

— Sanasé ! Sanasé ! cria-t-il.

— Il nous parle de Saint-Nazaire, voyez-vous, rayonna l’interprète.

— Batimô ! Batimô ! cria encore le personnage.

— Un bâtiment, oui mon vieux, triompha le polyglotte. Tu n’es pas venu tout seul, à coup sûr ? Dis-nous un peu comment s’appelaient tes compagnons ?

En s’exprimant de la sorte, l’interprète traçait à la craie une silhouette d’homme sur le pont du navire. L’inconnu éclata d’un rire aigu.

— Bloudfor ! Bloudfor ! s’exclama-t-il.

James Barcling poussa un cri que les assistants ne s’expliquèrent pas.

— Formidable ! dit-il ensuite. Monsieur l’interprète, vous venez de dessiner un visage qui ressemble à celui d’un gentleman que je connais, et qui se nomme Bloodford… Mais alors… la présence de ce sauvage dans ma malle… Tu connais aussi Bloodford, vermine ?

— Bloudfor ! Batimô ! gloussa l’inconnu.

— Bloodford, de Baltimore ! tonna James Barcling. C’est fantastique !… Dessinez une malle ouverte, monsieur l’interprète, nous allons tout savoir !

Le polyglotte, qui maniait la craie avec une habileté grandissime, s’exécuta de bonne grâce. Le commissaire, Lucien Guillon et les agents, intéressés et intrigués, ne perdaient pas un détail de cet interrogatoire original. Barcling s’approcha du tableau et, par une mimique expressive, s’efforça de savoir si c’était Bloodford qui avait enfermé le prisonnier dans la malle.

Le sauvage comprit fort bien la question. Il secoua négativement la tête, puis, rentrant le cou dans les épaules, il donna, dans son dialecte, d’abondantes explications. Le malheur, c’est que nul ne pouvait le comprendre. Alors, désespéré, il usa lui aussi du langage par gestes. On le vit lever les bras et les abaisser, les relever et les abaisser encore ; il s’agenouilla ensuite, grinça des dents, se releva, courut autour du tableau noir, cligna des yeux en regardant le plafond, se roula sur le plancher, sanglota, s’arracha des cheveux, se coucha, feignit de dormir, puis de s’éveiller.

Cette pantomime endiablée déchaîna le rire des spectateurs, à l’exception de James Barcling qui hochait la tête en murmurant : « Oui, oui, fichtre, mais alors », et autres expressions semblables.

— Monsieur le commissaire, dit-il quand l’hilarité de l’assemblée fut calmée, excusez-moi de vous avoir dérangé… Je croyais que cet homme était un voleur (Barcling désignait le sauvage), mais j’ai changé d’avis… Je ne me plains de rien… Permettez que je me retire et que j’emmène Coucouhan…

— Eh bien, et moi ? se récria Lucien Guillon. Ma malle a disparu, et rien ne prouve…

— Je vous dédommagerai ! articula vivement l’Américain.

L’ingénieur civil eut un mouvement de surprise et d’incrédulité.

— Je vous paierai ce qu’il faudra ! appuya Barcling. Puis-je mieux dire ?

Guillon semblait hésiter. Le commissaire, qui n’était pas fâché de se débarrasser de Coucouhan, résuma la situation :

— Du moment que monsieur est disposé à ouvrir sa bourse, je ne vois pas pourquoi nous compliquerions les choses…

Guillon se décida.

— Soit, fit-il, j’accepte. Bonjour, messieurs.

Le commissaire s’inclina, les agents portèrent la main à leur képi, puis ils délièrent Coucouhan. L’instant d’après, James Barcling prenait le sauvage par la main et gagnait la rue, suivi de l’ingénieur dont le visage s’éclairait d’un sourire non exempt de malice.

Le taxi qui les avait conduits au commissariat attendait au ras du trottoir.

— Voulez-vous que nous réglions la petite question chez moi ? demanda James Barcling.

Le sourire de Guillon s’élargit.

— Si vous voulez, répondit-il.

L’Américain donna une adresse au chauffeur, et l’auto fila aussitôt vers le quartier de l’Étoile. Vingt minutes plus tard, la voiture s’arrêtait devant un bel immeuble de l’avenue Kléber. Barcling descendit le premier, reprit Coucouhan par la main, régla les courses de la matinée et, précédant l’ingénieur, pénétra dans la maison.

Un ascenseur les déposa au troisième étage.

Barcling sonna. Un domestique vint ouvrir, s’effaça respectueusement.

— Je vous confie ce personnage-ci, lui dit-il en désignant le sauvage. Menez-le à l’office et donnez-lui à manger, car il doit avoir faim. Et ne le laissez sortir sous aucun prétexte.

— All right, sir, fit le valet.

Barcling et l’ingénieur passèrent dans un salon très confortable. Le premier indiqua un fauteuil au second. Guillon s’assit.

— Combien vous dois-je ? interrogea l’Américain sans préambule.

— Deux milliards, répondit Guillon.

Le citoyen de Baltimore eut un haut-le-corps. Puis il éclata d’un gros rire amusé.

— Excusez-moi, articula-t-il entre deux éclats de gaîté. Savez-vous ce que j’ai compris ?… Deux milliards ! Voulez-vous répéter votre chiffre ?

— Deux milliards, dit l’ingénieur.

Le rire de Barcling s’arrêta net.

— Allons donc ! s’effara-t-il.

— Et j’y perds, assura Guillon. La somme est des plus modérées, croyez-moi.

— Vous êtes fou ? rugit l’Américain.

— Pourquoi ?

— Mais parce que votre malle, je suppose, ne contenait pas de l’or ! Même si elle avait été emplie de ce métal précieux, jamais elle n’en eût contenu pour ce que vous dites !… Un mètre cube d’or ne vaut pas deux milliards !… Vous avez parlé de linge, à la gare, est-ce vrai ?

— C’est vrai.

— De chemises de tussor, de maillot de bain, de toiles peintes, de boîtes de couleurs, est-ce exact ?

— Tout à fait exact.

— Alors ? triompha Barcling, alors ?

— J’ai aussi parlé de papiers, sourit l’ingénieur ; vous oubliez les papiers.

L’Américain ouvrit des yeux ronds.

— Ces papiers, poursuivit Guillon, représentent dix ans de travail, et quel travail ! Un labeur forcené, inouï ; de la pensée hardie et des calculs laborieux aboutissant à deux résultats qui vous donneraient le vertige si vous les connaissiez ! Savez-vous ce que c’est que les courants alpha, monsieur Barcling ? Non, vous ne le savez, pas, car à l’heure actuelle il n’y a qu’un homme au monde qui connaisse leur existence et leur puissance, et cet homme, c’est moi.

— Deux milliards ! fit l’Américain.

— Savez-vous ce que c’est qu’un avion ? s’anima l’ingénieur. Oui, cela vous le savez. Et vous savez aussi ce que c’est qu’un bateau et qu’une auto. Mais que diriez-vous d’une machine qui pourrait voler et rester immobile dans l’air, et rouler sur terre et naviguer sur l’eau, au gré de son pilote, sans dépenser un centime, sans se servir d’essence ou de charbon, en utilisant uniquement ces courants alpha dont je vous parlais il n’y a pas une minute ?

— Magnifique, mais elle ne vaudrait point deux milliards, grimaça Barcling.

— Attendez donc ! s’exalta Guillon. Pouvez-vous me dire où irait cette machine, que j’appelle la « Batracienne », si, une fois en l’air, on l’abandonnait à son propre mouvement ?

— Peut-être bien dans la lune ? ironisa le quinquagénaire.

— Pas si loin, monsieur Barcling, pas si loin… Elle irait tout simplement au pôle alpha, qui est le carrefour des courants du même nom, tant souterrains qu’aériens, et dont j’ai déterminé l’emplacement géographique, à trois kilomètres près. Ne devinez-vous point… Mais non, vous ne devinez rien, parce que vous n’avez aucune idée de l’influence qu’exerce le platine sur les courants alpha. Mais moi, qui suis renseigné, je vous dis ceci : les terrains situés au pôle alpha recèlent des gisements de platine pur d’une étendue et d’un volume considérables.

James Barcling avait changé de visage. Il ne songeait plus à ironiser ; il tendait le cou, ses prunelles se dilataient.

— Vous êtes sûr ? haleta-t-il.

— J’en donnerais ma tête à couper ! déclara l’ingénieur.

— By God ! Vous êtes un homme extraordinaire !… Et votre « Batracienne », je vous prie, où est-elle ?

— Là, répondit Guillon en se frappant le front.

— Hum ! toussa Barcling.

— Les plans se trouvaient dans ma malle, monsieur ! cria presque l’inventeur, que cette incrédulité persistante offusquait. Je m’étais rendu près de Saint-Nazaire pour les soumettre à un vieil ami de feu mon père qui eût pu me commanditer. Cet ami est mort depuis trois semaines et mes plans sont perdus, je n’ose dire volés. Vous prétendez me dédommager ? Moi, je veux bien, mais vous savez à quel prix. Pouvez-vous me verser la somme ?

— Non.

— Dans ce cas, je vous salue, monsieur Barcling. Souffrez que j’aille de ce pas porter plainte contre inconnu et que je cherche à tirer au clair l’affaire que vous prétendiez résoudre à l’amiable.

Lucien Guillon se levait. Barcling, vivement, le retint par le bras.

CHAPITRE III

UN MARCHÉ AVANTAGEUX

À ce moment, il se fit derrière la cloison un grand bruit de voix et de pas précipités. La porte du salon s’ouvrit et le domestique parut.

— Sir Barcling ! s’écria-t-il.

Il avait le visage décomposé d’effarement, de gaîté, de peur, on ne savait au juste.

— Eh bien, quoi ? demanda l’Américain.

— Sir Barcling, répéta le valet, votre sauvage… c’est inouï ! Il nous tuera tous… Il est ivre… ou fou… La boîte à sel ! Le tournebroche !…

— C’est vous qui perdez la raison, mon garçon. Voyons, du calme ; où est l’homme ?

— À la cuisine.

— J’y vais. Excusez-moi, monsieur Guillon, je reviens dans un instant…

Le maître de la maison fit quelques pas, franchit la porte et se heurta dans le corridor au cuisinier, au chauffeur et à une femme de chambre qui riaient à s’en rendre malades. Entre deux spasmes nerveux, ils expliquèrent :

— Il a tout mangé… tout ! Le pain, les légumes, la viande, les hors-d’œuvre, le sel de la boîte, le poivre en grains, et il a bu du pétrole à même le bidon ! Comme il se jetait sur la pâtisserie que mademoiselle est allée chercher elle-même, nous avons essayé de le retenir, mais il a sauté sur le buffet plus lestement qu’un chat, il s’est armé d’un tournebroche et il nous eût lardés si nous ne nous étions enfuis ! N’avancez pas, sir Barcling !

L’Américain sourit, haussa les épaules et se dirigea vers la cuisine. L’homme aux longs cheveux roux y dansait en brandissant d’une main un morceau de tarte, et de l’autre l’instrument qui lui servait d’épée.

— Coucouhan ! dit sir Barcling.

Le sauvage s’arrêta net, se retourna, poussa un gloussement satisfait.

— Viens, Coucouhan, viens.

Le quinquagénaire faisait, en articulant ces mots, un signe que le personnage comprit, car il obéit aussitôt. Donnant la main à son maître, il passa fièrement devant les domestiques, toujours massés au fond du corridor, et pénétra dans le salon, dont il se mit à flairer les meubles, et se coucha ensuite sous une table à thé, ou plutôt s’y roula en boule et ne bougea plus.

— C’est un homme-chien, s’égaya l’ingénieur.

— Revenons à nos moutons, dit sir Barcling. Je ne tiens pas, mais pas du tout, à ce que vous mettiez la police dans mes affaires.

— Permettez, protesta Guillon, j’entends ne m’occuper que des miennes…

— Eh ! après notre visite au commissaire, l’histoire de ma malle et celle de votre malle sont inséparables, monsieur !

— Que voulez-vous que cela me fasse ! Je suis honnête, et…

— Mais je suis honnête aussi ! glapit l’Américain. Comprenez-moi. Je ne redoute rien de la police !… Je n’en dirais pas autant de sir Harry Bloodford…

— Ce Bloodford vous tient au cœur, à ce qu’il paraît… Un ennemi, sans doute ?

— Non monsieur ; un bienfaiteur… un bienfaiteur que je redoute.

Guillon ouvrit de grands yeux.

— Oh ! vous saurez tout, articula Barcling. Il est indispensable que vous sachiez tout. Le hasard, d’ailleurs, nous a merveilleusement rapprochés, vous et moi, et j’ai l’impression que nous pouvons nous être utiles l’un à l’autre… Harry Bloodford est un milliardaire de Baltimore, célibataire, original, capable de générosité à ses heures. Il m’a prêté cent mille dollars, à moi qui côtoyais la ruine. Cent mille dollars que je devais lui rembourser en trois fois. J’avais des projets… je suis venu à Paris pour les mettre à exécution, j’ai engagé plus de la moitié de la somme… Hélas, monsieur Guillon, la malchance m’a poursuivi… Non seulement je n’ai pas gagné un centime dans mon entreprise, mais le capital y a été englouti.

— Je vous plains, assura poliment l’ingénieur.

— Notez, fit Barcling, que la date prévue pour mon premier remboursement est expirée depuis cinq semaines et que je n’ai pu envoyer que des excuses à la place des fonds qu’attendait mon prêteur.

— Heureusement pour vous, sir Bloodford est généreux…

— Attendez donc !… Notre contrat stipule que si je manque à une seule de mes obligations, je devrai permettre le mariage de ma fille Helen avec le neveu de Bloodford. Ce neveu est borgne et bossu ; et, comble de fatalité, nous avons ici, à Paris, un jeune homme riche et distingué qui veut bien devenir mon gendre. Il plaît à ma fille et s’appelle Herman Koffer. Devinez-vous maintenant de quel émoi j’ai été agité ce matin, au commissariat, en m’apercevant que le sauvage de la malle connaissait Bloodford ? À n’en pas douter, le milliardaire, au reçu de ma lettre désolée, s’est frotté les mains et a pris le chemin de la France. Il ignore encore mon adresse (je ne la lui avais point donnée pour le cas où les événements tourneraient en ma défaveur), mais il l’aura vite trouvée. Je ne puis rester davantage ici… D’une part, je brûle de me soustraire à l’exécution d’une clause qui ferait le désespoir de ma fille, et, d’autre part, je ne veux pas devoir éternellement de l’argent à mon compatriote. J’ai ma fierté. Vous m’avez parlé de mines de platine, de fortune assurée et rapidement acquise… Vos plans perdus, ne sauriez-vous les refaire ?

— Je le pourrai, avec du temps.

— Avec du temps ! gémit Barcling. Et le temps presse !… N’importe, je me cacherai, nous nous cacherons… À combien estimez-vous la dépense pour construire votre mécanique ?

— À cent vingt-cinq mille francs.

— Vingt-cinq mille dollars au pair ! s’écria l’Américain. Et vous n’avez pas de commanditaire ! Passons marché, voulez-vous ? Je mets la somme à votre disposition et nous devenons associés à parts égales.

— Fichtre ! sourit l’ingénieur, vous n’y perdrez pas !

— Vous non plus, s’enflamma Barcling. Si les richesses qui dorment au pôle Alpha sont infinies, la moitié de l’infini représente encore l’infini. Le marché est avantageux, qu’en pensez-vous ?

— J’en pense que votre proposition est acceptable.

— Alors, conclu ?

— Conclu.

Les deux hommes se serrèrent vigoureusement la main pour sceller l’accord qui devait les faire riches un jour. Puis Guillon se retira en déclarant qu’il allait sans tarder se mettre à l’ouvrage.

À peu près à la même heure, une scène d’un autre genre se déroulait à l’autre bout de Paris.

Un camion automobile, chargé de matériaux de démolitions, venait de s’engager dans l’une de ces rues interminables du XIIIe arrondissement qui se dirigent vers les fortifications parmi les masures branlantes, les immeubles modernes dressés çà et là et les terrains vagues.

Une muraille noircie se trouvait au bout de cette rue et à droite ; au centre de la muraille, une grande porte pleine à deux battants, et au-dessus de la porte un panneau avec cette enseigne : Aux Entreprises réunies.

Le camion stoppa devant la porte ; le chauffeur descendit, tira le cordon d’une sonnette qu’on n’entendait pas du dehors et remonta sur son siège… La porte s’ouvrit, le camion ronronna, vira, entra, s’immobilisa près d’un hangar.

De ce hangar, cinq ou six hommes sortirent. Ils n’étaient point vêtus comme des ouvriers. Coiffés de chapeaux, et non de casquettes, pourvus de vestons, et non de bourgerons, chaussés de bottines, et non de gros souliers ou d’espadrilles, ils semblaient être des amateurs plutôt que des professionnels du chantier.

— Y a-t-il bon ? questionna l’un d’eux.

— Trois colis, répondit le chauffeur.

— Allons-y !

Ils entreprirent le déchargement du camion. Un observateur dissimulé dans quelque coin n’eut pas manqué d’être surpris de la façon dont ils s’y prenaient. Au lieu de jeter à bas les gravats, les moellons et les poutrelles qui formaient une sorte de dôme irrégulier sur la voiture, ils firent basculer le panneau d’arrière.

Alors une cavité apparut sous les débris, de laquelle les étranges manœuvres tirèrent successivement un grand sac et deux malles.

On a déjà deviné que les personnages n’étaient autre que des voleurs appartenant à une bande organisée et outillée en vue d’opérer dans les trains et dans les gares. Leurs « entreprises réunies » étaient des entreprises malhonnêtes qui, si elles avaient été découvertes, eussent valu pas mal de prison à messieurs les entrepreneurs.

Cependant, ceux-ci venaient de transporter le butin dans le fond du hangar. Trois nouveaux personnages, surgis de derrière un tas de planches, s’avancèrent.

— Voilà le chef, dirent les « ouvriers » qui formaient autour du sac un cercle attentif. Bonjour, chef !

— Je vous salue, articula le grand gaillard blond et entièrement rasé, auquel ils donnaient ce titre. Les deux camarades ici présents sont ceux qui ont opéré la nuit dernière. Comme ils sont un peu inquiets, ils se réfugient à l’entrepôt.

Les deux camarades arborèrent un sourire embarrassé.

— Oui, fit l’un d’eux, nous avons été surpris en plein travail par un agent de la sûreté camouflé en Huron ou en Chinois, je ne sais au juste… C’était aux Aubrais, dans un fourgon à bagages, pendant que les employés échangeaient leurs feuilles de service sur le quai… Notre policier était tapi dans un coin du wagon ; il avait des cheveux jusque-là (le narrateur montrait ses épaules), une casaque jaune et un pantalon bouffant. Nous n’avons eu que le temps de l’assommer et de l’enfermer dans une malle prestement vidée de son contenu… Un wagon de marchandises nous a servi à nous débarrasser du linge…

Les « ouvriers », que ce récit intéressait prodigieusement, haletèrent :

— Et l’assommé ?

— Il est là, déclara l’opérateur. Le chargement s’est effectué en vitesse, toutes lampes éteintes.

Les voleurs frissonnèrent. Jusqu’à ce jour, ils s’étaient contentés de dérober le bien d’autrui, mais jamais encore ils n’avaient commis de meurtre.

— En voilà une tuile ! dirent-ils. Que faire, Man ?

Le chef, que ses subordonnés appelaient Man parce qu’ils ne lui connaissaient pas d’autre nom, fronça le sourcil.

— Que faire ! Que faire ! Nous n’avons pas le choix… Enterrons le policier, et qu’il dorme en paix.

— Il y a un puits au fond de la cour, remarqua le conducteur du camion.

— Bonne idée, excellente idée, approuva Man. Commençons par cette besogne nécessaire…

Et, joignant le geste à la parole, le chef de bande atteignit dans sa poche un trousseau de clefs. Il en choisit une de dimension convenable, l’introduisit dans l’une, puis l’autre serrure de la malle d’osier que l’opérateur venait de désigner, fit basculer le couvercle.

Autour de lui, les acolytes, qui regardaient de tous leurs yeux, poussèrent alors une exclamation prolongée.

L’homme à la casaque jaune n’y était pas ! Le policier camouflé en Huron brillait par son absence !

L’opérateur était, de tous les assistants, le plus abasourdi.

CHAPITRE IV

QUEL ÉTAIT LE FIANCÉ DE MISS HELEN BARCLING

Le chef de la bande se redressa, croisa les bras, toisa sévèrement les deux chevaliers de la main crochue responsables de l’aventure.

— Se tromper comme cela ! gronda-t-il ; vous étiez ivres !

— Nous n’avons rien bu depuis hier soir, protesta l’un des coupables.

— Alors vous êtes idiots, idiots ! On ne commet pas de ces erreurs quand on est à jeun ! La surveillance de la police va redoubler maintenant, sans compter que le propriétaire de la malle d’osier, que vous avez bêtement laissée dans le train, va pousser des cris de tous les diables quand il découvrira le dormeur. Nous allons être obligés de chômer, par prudence, et qui sait combien de temps ?

Une rumeur de colère courut parmi « ouvriers ».

— Ayez l’œil, conclut Mari, l’œil et l’oreille ; lisez les journaux, et de quinze jours ne remettez les pieds ici, et tenez votre langue, comme de juste.

— Oh ! pour ça… firent-ils tous.

Leur mimique équivalait à un serment. Le chef recouvra son petit sourire sarcastique.

— À la distribution, maintenant, annonça-t-il.

Il y eut une nouvelle rumeur, mais de satisfaction cette fois. Man ouvrit l’autre malle et palpa le sac de toile…

— Des noix ? fit-il. À vendre ! À vendre ! Pas d’opposition ?

Les malandrins secouèrent négativement la tête. Le chef tirait à présent des deux malles du linge, des chapeaux, des bottines, qu’il répartit en plusieurs tas.

— Et cela ? dit-il, des toiles peintes ?… Bravo, je les garde… Et cela ? des paperasses ? Tiens, le Singe ! Tiens, Zéphir, ce sera votre lot, vous ne méritez pas davantage.

Le Singe et Zéphir, encore penauds de l’énorme gaffe qu’ils avaient commise, acceptèrent leur part dérisoire, sous les rires moqueurs des autres filous. Ceux-ci, ayant ramassé qui des chemises, qui un veston, qui des souliers, s’éclipsèrent après avoir renouvelé leur promesse de discrétion. Man s’éloigna le dernier avec ses toiles. Il sortit par une petite porte de derrière – car les Entreprises réunies donnaient sur deux rues – et se dirigea à pied vers le centre de la ville. La vue d’une horloge le fit tressaillir.

— Sapristi, murmura-t-il, et mon futur beau-père, et ma fiancée qui m’attendent pour déjeuner ! Je n’ai que le temps de changer de tenue et de filer avenue Kléber ! Vite, vite, une voiture !

 

*   *   *

 

Après le départ de Lucien Guillon, James Barcling s’était frotté les mains, puis il avait soupiré comme un homme qui passe du sombre désespoir à la radieuse espérance.

— La fortune ! articulait-il à mi-voix. Cet ingénieur a l’air sûr de son fait… Ah ! pourvu que Bloodford ne vienne pas mettre des bâtons dans les roues !

Un pas léger, un frou-frou discret se firent entendre à cet instant dans le salon. L’Américain se retourna.

— Helen, ma chère Helen ! dit-il en tendant les bras à une jeune fille au visage ouvert qui portait une gerbe de fleurs, je suis heureux !… Notre milliardaire vient en France…

— Avec son bossu de neveu ? frissonna miss Barcling.

— Peut-être… mais n’importe… Ils ne nous trouveront pas… Nous serons bientôt aussi riches que Bloodford, ma chérie. Le pôle Alpha ! la Batracienne ! le platine ! Ah !

Helen ne comprenait pas. Elle sollicitait une explication du regard, lorsqu’un étrange grognement la fit sursauter.

— Il y a un ours dans l’appartement ? s’effara-t-elle.

Coucouhan s’étirait sous sa table. La jeune fille l’aperçut, poussa un grand cri.

— Pas de danger, déclara James Barcling ; il digère… il a tout mangé à la cuisine…

— Comment, tout mangé ! tressaillit Helen. Et M. Herman Koffer, que nous attendons à midi ! Que se passe-t-il ?

— Ah ! oui, Herman vient déjeuner ! sourit l’Américain. Dans ma joie, j’avais oublié ce détail… Qu’on fasse de nouvelles provisions de bouche, qu’on prenne des viandes cuites, de la charcuterie, nous nous excuserons… C’est un sauvage, il ne sait pas encore…

— Un sauvage ! s’ébahit la jeune fille. D’où vient-il ?

— De Batimô… Baltimore.

— Pourquoi est-il ici ?

— La Providence, ma petite ! Une déveine bienheureuse ! J’ai perdu mes bagages, heureusement pour moi. Ding ding dong ! tra la la la la !

Le quinquagénaire, d’habitude grave et froid, esquissa un entrechat Helen s’apeura.

— Mon père qui devient fou !

— Mais non, mais non… Je t’en dirai plus long à table. Va commander les plats, il est midi moins le quart…

Quinze minutes plus tard, la sonnerie électrique du corridor se mariait au carillon de la pendule. Barcling en personne alla ouvrir.

— Soyez le bienvenu, mon cher Herman, s’épanouit-il en tendant la main à l’homme jeune et vigoureux, dont la haute silhouette se dressait dans l’encadrement de la porte. Nos domestiques sont sur les dents et, vous voyez, je remplace le portier… Avez-vous faim ?

— Une faim de loup, répondit Man.

Car le fiancé de miss Barcling n’était autre (on l’a déjà deviné) que le chef des pilleurs de gares. Il avait troqué le complet veston gris, la casquette à carreaux et les gros souliers jaunes qu’il portait aux Entreprises réunies contre des vêtements noirs d’une élégance recherchée, un feutre assorti et de fines chaussures vernies. Un monocle bien assujetti achevait de lui donner l’air de distinction qui lui avait valu tout de suite l’estime de l’Américain et de sa fille.

— Une faim de loup, répéta-t-il en accrochant son chapeau à la patère du vestiaire d’acajou sculpté.

— Voilà ce que c’est que de faire du sport, sourit approbativement Barcling. Je parie que vous êtes sorti ce matin ?

— Oh ! oui, fit le gredin ; je me suis donné du mouvement, beaucoup de mouvement.

— Bravo !

Les deux hommes passèrent dans la salle à manger. Helen parut bientôt, rouge de plaisir et aussi de l’animation qu’elle s’était donnée pour improviser un déjeuner de fortune.

— Vous ferez peut-être maigre chère, dit-elle, mais un contre-temps a voulu que…

— Maigre chère ? se récria Man, je mangerais du bois, du fer, de l’acier, tant je me sens d’appétit !

— Alors, à table, rayonna la jeune fille.

Ils s’assirent, et la femme de chambre apporta les hors-d’œuvre. Herman Koffer emplit son assiette. Barcling contemplait tantôt le jeune homme, tantôt Helen avec une sorte d’admiration émue.

— Ah ! mes enfants, dit-il, comme je suis content de penser que vous allez être heureux !… Je ne vous ai jamais parlé de la dot de ma fille, mon cher Herman… Ne protestez pas… C’est une question qui a son importance, malgré que vous m’ayez affirmé à plusieurs reprises que vous étiez assez riche pour épouser une femme pauvre. Helen aura un milliard, mon ami, pas un dollar de moins.

Koffer réprima un tressaillement de joie aiguë et faillit avaler de travers l’olive aux anchois qu’il venait de porter à la bouche.

— Le mariage aura lieu quand vous voudrez, mes petits, poursuivit Barcling.

— Tout de suite ! eut envie de hurler l’aventurier. Mais il se contint et dit, en s’inclinant devant Helen : « Je suis aux ordres de ma chère fiancée. »

— Et la somme, acheva l’Américain, vous sera comptée dans un an, si tout marche à souhait.

Koffer se rembrunit. Ce délai lui semblait bien long, et les dernières paroles du quinquagénaire n’avaient rien d’une certitude.

— En attendant, dit Barcling, j’ai des raisons personnelles de vouloir me retirer du monde… Vous possédez, je crois, mon cher Herman, une maison de campagne aux environs de Paris ?

— Oui, oui, certainement, grimaça le flibustier.

— Où donc, déjà ?… à Chatou ?

— Par là, en effet.

— Mais non, papa, intervint Helen ; M. Herman t’a parlé de Saint-Mandé !

— Oui, ce n’est pas très loin de Saint-Mandé, bredouilla Koffer. Je vous y mènerai un jour… quand les réparations seront terminées… parce qu’on répare… La toiture, vous savez… les ardoises ne sont pas éternelles…

Le vaurien se lançait dans un discours sur la fragilité des ardoises.

— Vous ne mangez pas, constata Helen ; pour quelqu’un qui avait si grand’faim…

Herman sauta avec empressement sur cette occasion qui lui était offerte de ne plus parler de cette maison de campagne qui n’existait, comme bien l’on pense, que dans son imagination. D’un preste mouvement de fourchette, il coupa en deux une sardine, mais au lieu de la manger, il se renversa en pâlissant sur le dossier de sa chaise et poussa une sourde exclamation de terreur…

Ses prunelles dilatées fixaient un personnage qui venait d’entrer sans bruit dans la salle à manger…

Un personnage aux longs cheveux roux, vêtu d’une casaque jaune… Koffer songea tout de suite à « l’inspecteur de la sûreté déguisé en Huron ou en Chinois », et il se prit à trembler. Sa frayeur amusa fort sir Barcling.

— Permettez que je vous présente le gentleman, dit-il à son invité. Il n’est point habillé à la dernière mode et ses mœurs ne sont pas celles de tout le monde… Si je vous disais qu’il a voyagé, la nuit dernière, dans une malle d’osier !

— Une malle d’osier ! râla Koffer d’une voix blanche.

— Hé ! hé ! c’est un sauvage, un vrai sauvage… Vous lui êtes sympathique… Tenez, il veut faire plus ample connaissance avec vous… Ne craignez rien, il ne vous mordra pas.

Coucouhan, attiré par le bruit des voix, et curieux d’observer de près un nouveau visage, approchait de Koffer en se dandinant. Le chef de bande fit la récapitulation rapide des propos que sir Barcling avait tenus depuis le commencement du repas et leur trouva un sens inquiétant, pour ne pas dire redoutable. Ce milliard de dot… la maison de campagne… l’apparition opportune du policier… la malle et le voyage… Herman se crut découvert et perdit le sang-froid qu’il eût eu en toute autre circonstance. Il bondit hors de sa chaise, fonça sur Coucouhan, le renversa d’un coup de tête dans l’estomac et s’enfuit avec une telle agilité que ni Helen, qui s’était élancée sur ses traces vers le corridor, ni M. Barcling, qui s’était levé en criant de stupeur, ne purent le rattraper.

— Quel jeune homme impressionnable ! dit l’Américain après que la porte du vestibule se fut refermée en coup de vent sur le fugitif.

— Ah ! mon père ! mon père ! balbutia la jeune fille en fondant en larmes, ce sauvage met la maison sens dessus dessous. Ne sauriez-vous nous en débarrasser ?

Sir Barcling se gratta la tête.

— Je ne voudrais tout de même pas, dit-il, que ce carnaval vivant te fasse manquer un beau mariage. Écoute-moi, ma fille, je vais écrire une lettre d’excuses à ton fiancé, et j’emmènerai Coucouhan chez quelqu’un qui le connaît déjà, et qui n’en a pas peur. Tu m’accompagneras chez ce quelqu’un-là, qui est un homme d’une intelligence extraordinaire. Il se nomme Lucien Guillon ; il est ingénieur et nous avons partie liée. Nous irons dès demain.

Helen, que cette double promesse rassurait, embrassa son père et accepta de le suivre.

CHAPITRE V

OÙ LUCIEN GUILLON ÉPROUVE UNE JOIE FOLLE

Lucien Guillon cherchait le logarithme d’un nombre de onze chiffres, lorsqu’un coup de sonnette prolongé le fit tressaillir.

— Qui est là ? cria-t-il.

— C’est moi, monsieur, corna une voix nasillarde.

L’ingénieur connaissait cette voix-là. Il dit :

— La clef est sur la porte… entrez. Il y eut un petit grincement métallique ; la porte s’ouvrit, une sorte de colosse enjuponné parut sur le seuil. C’était la concierge, qui cumulait cet emploi avec celui de femme de ménage de Guillon.

— Ah ! monsieur ! articula-t-elle, je commençais à être inquiète. On n’a pas idée de travailler comme vous le faites ! Depuis que vous êtes revenu de voyage, vous n’avez pas mis le nez dehors… Il y avait de la lumière dans votre bureau cette nuit, et je suis sûre que vous ne vous êtes pas couché. Est-ce que c’est raisonnable, voyons ?

L’ingénieur sourit.

— J’ai de l’ouvrage pressé, déclara-t-il.

— La belle raison ! gronda la femme colosse. Vous en perdez le boire et le manger… Vous n’avez pas dîné hier soir, vous n’avez pas déjeuné ce matin… Vous n’irez pas loin à ce régime-là, je vous le garantis, et vous serez bien avancé si vous tombez malade !

Guillon haussa les épaules.

— Oui, oui, se fâcha presque son interlocutrice, mais je n’ai pas envie de vous confectionner des tisanes, moi ! Je préfère vous monter des choses plus substantielles. Laisser la poussière s’accumuler sur votre bureau, vos chaises, vos cartons, vos grimoires, passe encore, quoique ça ne me convienne guère. Mais pour l’estomac, je vous le répète, pas de plaisanterie. Alors, que vais-je vous acheter ?

— Ce que vous voudrez, dit l’ingénieur.

Il se fouilla, tira un billet de son portefeuille et le tendit à la bonne femme d’un geste qui signifiait : « Merci mille fois, vous êtes très aimable, je suis touché de votre sollicitude, fichez-moi la paix. »

— Quelle pitié, tout de même ! grommela la concierge en se retirant ; les chiffres tourneront la boule de ce pauvre jeune homme, et ce sera bien dommage. Si distingué ! si instruit ! La folie le guette. Ah ! malheur !

Guillon, habitué aux manières de cette créature ignorante et serviable, s’était déjà remis au travail. Depuis la veille, en effet, il jonglait avec des nombres, se livrait à des calculs qui lui faisaient oublier la fuite des heures. Il ne tâtonnait pas ; il se souvenait parfaitement de l’ordre dans lequel s’étaient déroulés les travaux qui avaient abouti à l’élaboration des plans de sa « Batracienne », et il avait hâte de les reproduire. L’offre de sir Barcling lui infusait un courage surhumain.

En vingt-quatre heures d’un labeur acharné, il avait « déblayé le terrain », et il en arrivait à la partie la plus délicate du problème, celle où la mémoire ne pouvait en rien le servir, et où il était obligé de tendre au maximum toutes ses facultés, comme la première fois.

Cette constatation mit une ombre de contrariété sur son visage.

— À ce train-là, constata-t-il, j’en ai pour trois mois au moins ! Trois mois ! une éternité ! Maudite soit la négligence des employés de chemins de fer, ou maudits soient les voleurs !… Il est vrai que, si j’avais retiré ma malle sans encombre à la gare d’Austerlitz, je n’eusse point fait la connaissance de sir Barcling, et que je n’aurais pas, à l’heure actuelle, de commanditaire… Allons, de l’énergie ! du cran !…

L’inventeur se replongea dans ses multiplications innombrables. Au plus fort de sa gymnastique intellectuelle, la sonnette du palier retentit de nouveau. La concierge rentra.

— Voilà, monsieur, dit-elle. Vous allez manger tout de suite, devant moi, pour que je sois sûre… Ceci, c’est du vin rouge, et ceci du pâté de campagne. J’ai pris aussi du fromage, des raisins et quelques gâteaux…

La grosse femme étalait les provisions sur la table. Guillon, mi-agacé, mi-touché de tant de dévouement, abandonna la craie et le tableau noir, enveloppa d’un regard les victuailles rangées côte à côte et sursauta :

— Hein ! qu’est-ce que c’est que ça ? cria-t-il.

— Du pâté, monsieur, je vous l’ai dit, et vous le voyez bien.

— Où l’avez-vous pris ? hurla l’ingénieur.

— Chez le charcutier du carrefour… !

— Le charcutier du carrefour !

Guillon venait de bondir sur la portion de viande hachée. Il l’éleva à la hauteur du nez, renversa le papier brusquement ; le pâté tomba sur une chaise.

— Monsieur ! monsieur ! s’effara la concierge, qu’est-ce qui vous prend ? C’est de la marchandise de première qualité ! Et fraîche ! et savoureuse ! Pourquoi la mécanisez-vous ?!

— Ah ! madame Béchu ! rugit l’ingénieur, c’est admirable, admirable ! Il faut que je vous embrasse ! !

Effectivement, le jeune homme prit à bras-le-corps le colosse enjuponné et l’embrassa sur les deux joues avec frénésie. La concierge glapit :

— Ça y est ! Il est « marteau » !

— Non, je ne suis pas marteau ! tonitrua Guillon. Le papier, madame Béchu ! le papier ! Vous m’avez rapporté des milliards ! Je descends et je remonte ! Je n’ai plus faim ! Je n’ai jamais eu faim ! Je vous donnerai cent mille francs de récompense !

L’ingénieur venait de desserrer son étreinte. Il se précipita vers la porte et gagna l’escalier, le descendit quatre à quatre en brandissant le papier graisseux dont s’enveloppait le morceau de pâté. Mme Béchu, abasourdie, ne savait pas que, sur ce papier, Guillon avait vu un dessin, un dessin fait par lui quelques semaines auparavant, et représentant une pièce de la « Batracienne » !

Moins d’une minute plus tard, le jeune homme entrait, tête baissée, dans la charcuterie. La patronne le reçut avec un aimable sourire de commerçante :

— Monsieur désire ? saucisses ? jambonneau ?

— Votre papier d’emballage ! haleta Guillon.

— Plaît-il ?

— D’où tenez-vous celui-ci ?

Il montrait la feuille parcheminée maculée de graisse que lui avait rapportée la concierge.

— Mais… je l’ai acheté pas plus tard que ce matin, déclara la charcutière.

— À qui ? À qui ?

— À un homme que je ne connais pas… Il en avait un stock… Pourquoi ces questions, monsieur ?

— Le stock ! le stock, vite ! Je vous rachète le stock, haleta l’inventeur. Où est le stock ?

— Ici, sur ce comptoir, mais plus entier… Ces messieurs et dames ont des feuilles…

Il y avait dans la boutique une demi-douzaine de clients de l’un et l’autre sexe, déjà servis, que cette scène inattendue paraissait fort intéresser.

— Que personne ne sorte ! tonitrua Guillon. Ce sont des plans qu’on m’a volés, comprenez-vous ? Des plans desquels dépend ma fortune. Vous ne voudrez pas vous rendre complices d’une mauvaise action ?

— Ma foi non, dirent les clients.

En riant, ils défirent leurs paquets, tandis que la patronne, un peu éberluée, rassemblait des feuilles éparses et les présentait en tas au réclamant.

— C’est trente sous, prix coûtant, fit-elle.

L’ingénieur donna cinq francs, enrichit sa collection des feuilles maculées que lui remettaient les autres acheteurs et sortit en oubliant de prendre sa monnaie. Il courut chez lui, étala les bienheureux papiers et constata qu’il n’en manquait que deux, d’une importance secondaire. Comme, dans son enthousiasme, il entonnait une allègre chanson, Mme Béchu reparut. Elle était accompagnée d’un personnage tout de noir vêtu auquel elle dit :

— Monsieur le docteur, voici le malade…

— Quelle est cette plaisanterie ? tressaillit Guillon.

— Il m’a embrassée, il a jeté son pâté, il a sauté comme un cabri… ce n’est pas naturel…

L’ingénieur, qui venait de reconnaître en la personne du médecin l’un de ses anciens camarades de lycée, l’appela par son nom. Le praticien, de son côté, remit Guillon après un rapide examen.

— Eh bien, mon pauvre vieux ? lui dit-il.

— Ne me plains pas, sourit l’ingénieur ; je suis fou…

— Quand je vous le disais ! fit la concierge.

— Fou de joie, oui, compléta Guillon.

En quelques mots, il mit son ex-condisciple au courant de la surprenante aventure. Le docteur éclata de rire et Mme Béchu rougit jusqu’aux yeux.

— Je ne vous en veux pas, allez, dit l’inventeur. Et, pour vous le prouver, je vais déjeuner comme un homme ordinaire ; je vous promets aussi de dîner copieusement et de dormir sur les deux oreilles. Êtes-vous contente ?

— Ah ! ces savants ! ces savants ! soupira Mme Béchu en battant en retraite, suivie du médecin dont les yeux pétillaient de gaîté.

Demeuré seul, Guillon procéda à sa toilette ; il se rasa, revêtit un costume de ville.

Il allait sortir, quand la sonnette de l’entrée lui annonça une nouvelle visite…

— Bonjour, mon cher associé, lui dit sir Barcling dès que la porte fut ouverte ; je vous présente ma fille Helen et je vous amène Coucouhan…

L’ingénieur s’effaça pour laisser entrer ses hôtes ; il s’inclina devant la jeune fille et frappa amicalement sur l’épaule du sauvage.

Ce dernier n’eut pas plutôt aperçu des vivres sur la table du cabinet du travail qu’il sauta dessus, sans autre formalité, et commença à manger.

— Quel goinfre ! s’offusqua Helen.

— Il nous rend la vie impossible à la maison, confia James Barcling, et je n’ose vous prier de vous en charger pendant quelque temps…

— Mais avec plaisir, accepta Guillon. J’ai souvent rêvé d’avoir pour domestique un être primitif que je façonnerais à ma guise.

— En attendant, remarqua la jeune fille, il s’approprie votre repas…

— Du tout, mademoiselle ; j’allais déjeuner en ville, au restaurant, n’importe où, pour me distraire et me reposer.

— Venez avec nous, je vous invite, dit sir Barcling. Nous nous promenons aussi, et je vous ferai faire cet après-midi la connaissance du fiancé de ma fille, un jeune homme charmant, quoique un peu prompt à s’affoler ; c’est beaucoup à cause de lui que je vous cède Coucouhan… Et vos travaux, mon cher associé, les avez-vous commencés ?

Guillon montra le tableau noir surchargé de croquis et de chiffres.

— Je vous admire, monsieur, dit Helen, de pouvoir vous reconnaître dans tout cela…

— Sera-ce aussi long que vous le prévoyiez tout d’abord ? s’inquiéta sir Barcling.

— Beaucoup moins long, sourit l’ingénieur. J’ose même dire que c’est fini.

L’Américain poussa une exclamation stupéfaite.

— Pas possible !

— J’ai retrouvé mes premiers plans, sourit encore Guillon.

— Ah ! bah ! Où donc ?

— À la charcuterie du coin.

— Inouï !

— Je vous donnerai des détails à table, dit l’inventeur. Nous opérons sous une bonne étoile, c’est certain… Mon vieux Coucouhan, tu garderas l’appartement. À ce soir !

Le sauvage, comme s’il eût compris, poussa un petit gloussement satisfait. L’Américain, sa fille et l’ingénieur sortirent et déjeunèrent dans un grand restaurant du quartier. Sir Barcling, qui n’avait pas perdu un mot du récit de son invité, conclut :

— Plus que jamais nous devons aller chez mon futur gendre. Venez, monsieur Guillon, je vous assure que vous ne serez pas de trop.

CHAPITRE VI

OÙ L’ON VOIT QU’EN EFFET LUCIEN GUILLON N’ÉTAIT PAS DE TROP

Dans le coin le plus sombre du plus sombre des estaminets de la rue Mouffetard, trois hommes se tenaient accoudés et silencieux ; trois hommes de notre connaissance.

C’étaient Herman Koffer et deux de ses acolytes, les dénommés Le Singe et Zéphir.

De temps à autre, ils tournaient la tête vers la porte d’entrée, avec un regard indiquant clairement qu’ils attendaient quelqu’un.

À la façon dont ils rentraient le cou dans les épaules et dont ils se tenaient sur leurs chaises boiteuses, on pouvait deviner qu’ils étaient inquiets, très inquiets.

Depuis la veille, en effet, ils vivaient dans les transes.

À peine Koffer s’était-il enfui de chez sire Barcling dans les circonstances que l’on sait, qu’il avait rallié le café borgne où il pensait rencontrer quelques-uns de ses « ouvriers ».

Il ne s’était pas trompé. Le Singe et Zéphir y jouaient aux cartes en buvant un vin épais qu’ils estimaient fort délectable.

— Idiots ! Brutes ! Quintuples crétins ! leur avait dit le chef en manière de salutations.

Puis, tout d’une haleine :

— J’ai vu votre inspecteur de police camouflé, celui que vous aviez tué… Il se porte comme vous et moi, votre inspecteur de police ! Je n’ai échappé à son étreinte qu’en le mettant knock-out avant de détaler ! Vous me faites manquer un mariage superbe, et comme le limier doit avoir mon adresse à l’heure qu’il est, je ne peux plus rentrer chez moi ! Ah ! vous travaillez bien, oui !

Le Singe et Zéphir avaient pâli de honte et de crainte. Les détails fournis par Herman sur l’incident n’étaient point pour rassurer les deux vauriens. D’une commune voix, ils avaient offert l’hospitalité au chef, qui avait refusé :

— Non, vous, vous êtes trop gourdes, je couche ici, j’y prends pension… Mon domicile est à deux pas, j’ai besoin de savoir ce qui s’y passe…

Pour se renseigner sur ce point, Koffer avait envoyé chez sa concierge une vieille femme madrée, la mère Crocheton, chiffonnière à ses heures, mendiante aussi, et voleuse à l’occasion.

— Ayez l’œil, avait recommandé Herman, et ne parlez pas plus qu’il ne le faudra… Vous tâcherez de savoir si l’on est venu me demander, et vous direz que, retenu par des affaires de famille, je serai absent quelque temps…

Il y avait près de trois quarts d’heure que la vieille était partie en mission, et l’avenue des Gobelins ne se trouvait qu’à deux cents mètres de l’estaminet. Maintenant, Koffer et ses complices s’entre-regardaient avec un commencement de terreur au fond des prunelles… La porte s’ouvrit soudain, la mère Crocheton entra…

— La voilà ! tressaillirent-ils tous les trois. La vieille marcha vers eux et tira de la poche de sa robe crasseuse une enveloppe timbrée qu’elle tendit à Herman en riant.

— C’est pour vous, déclara-t-elle. Tout est calme chez vous et personne n’est venu.

Le Singe et Zéphir poussèrent un soupir de rauque soulagement, Koffer avait pris et rompu l’enveloppe. À peine eut-il lu la lettre qu’il se tourna vers ses comparses.

— Ganaches ! leur dit-il, sinistres ganaches !

Puis il éclata d’un rire nerveux.

Les deux filous avaient pâli.

— Imbéciles majuscules ! reprit le chef, la peur vous fera devenir chèvres ! Vous voyez du danger partout et vous tremblez pour un oui, pour un non, pour rien, pour moins que rien ! Votre inspecteur camouflé n’était pas un inspecteur. C’est un sauvage authentique, un homme de bois ! Et mon futur beau-père et ma fiancée m’annoncent leur visite pour cet après-midi. Un milliard de dot ! Tonnerre, si je n’étais pas si heureux, je vous flanquerais des claques ! Allons, je vous paye à déjeuner, et qu’il ne soit plus question de cette affaire. Vous préviendrez les autres pour qu’ils sortent de leurs trous ; notre commerce reprend, mais sapristi, regardez-y à deux fois avant de semer la panique !

Le Singe et Zéphir, aussi rouges à présent qu’ils étaient blancs tout à l’heure, se gavèrent de ragoût et de « pinard » avant de quitter le chef. La vieille avait reçu le salaire de ses peines et filé depuis longtemps. Herman Koffer regagna en hâte l’avenue des Gobelins, où il logeait.

— Eh bien ! lui dit la concierge, vos affaires de famille ?

— Terminées, répondit l’aventurier, ou plutôt, elles continuent ici. Vous verrez tantôt la future Mme Koffer et son papa… une riche héritière… Je vous donnerai mille francs le jour de mes noces, aussi vrai que j’ai la tête entre les deux oreilles.

— Mille francs ! s’écria la concierge éblouie.

— Mille, pas un de moins. En attendant, venez balayer chez moi, épousseter les meubles, disposer les rideaux, mettre du chic dans mon intérieur qui en a plutôt besoin.

Le balai et le plumeau achevaient de trotter et Koffer se mirait avec complaisance dans une glace quand sir Barcling et Miss Helen parurent. Ils n’étaient pas seuls ; l’Américain présenta Lucien Guillon.

— Un ingénieur de grand mérite, ajouta-t-il ; mon associé. Monsieur est l’inventeur d’une machine sans moteur qui roule, vole, navigue, et grâce à quoi nous irons bientôt reconnaître d’immenses gisements de platine au pôle alpha. C’est de cette affaire que je voulais vous entretenir hier lorsque mon sauvage vous a effrayé. Vous ne le verrez plus, le sauvage ; il garde en ce moment les plans de la « batracienne », que M. Guillon avait perdu en même temps que sa malle au cours d’un voyage, et qu’il a miraculeusement retrouvés ce matin chez un charcutier. Vous voyez que tout s’arrange…

— Oui… oui… tout s’arrange, bredouilla Koffer qui devina que ces plans n’étaient autres que les papiers remis au Singe et à Zéphir lors du partage du dernier butin.

Il ajouta :

— Permettez que je vous conduise au salon…

La pièce baptisée salon par le flibustier était meublée avec une absence de goût dont miss Helen fut intérieurement choquée. C’était la première fois que les Barcling rendaient visite au personnage. Sans doute comprit-il que l’impression de ses hôtes n’était pas des plus favorables, car il dit, pour détourner leur attention :

— Ma chère fiancée, et vous, mon futur beau-père, que pensez-vous de ces toiles-ci ?

De la main, Koffer désignait des tableaux à l’huile non encadrés que la concierge, dix minutes auparavant, avait accrochés au mur. Lucien Guillon, en les voyant, dissimula un violent tressaillement…

Car, ces toiles, il les reconnaissait bien. C’était celles qu’il avait peintes, aux environs de Saint-Nazaire, lors de sa dernière sortie.

— Paysages magnifiques, admira sir Barcling.

— Et traités de main de maître, assura miss Helen qui s’y connaissait en peinture.

— N’est-ce pas ? se rengorgea Koffer. En maniant le pinceau, ma chère fiancée, je songeais à vous…

— Plaît-il ? sursauta Guillon ; vous dites ?

— Je dis que ces ciels et cette campagne sont de ma facture, et que…

— Allons donc ! s’écria l’ingénieur.

— Monsieur ! se fâcha Herman, je ne permets pas qu’on doute de ma parole…

— Mais vous mentez, monsieur, vous mentez ! s’indigna Guillon. Sir Barcling, et vous, miss Helen, j’en suis bien fâché, mais j’ai l’habitude d’appeler les gens et les choses par leur nom. M. Koffer a acheté ces toiles…

— Je jure sur l’honneur que je ne les ai pas achetées ! tonitrua l’aventurier.

— Alors, vous les avez volées, dit l’ingénieur. Ces tableaux m’appartiennent. C’est moi qui les ai peints. Ils étaient dans ma malle avec le reste… Souvenez-vous, sir Barcling…

L’Américain, stupéfait, hochait la tête. Koffer, qui ne s’attendait pas à celle-là, était blême. Guillon poursuivit :

— Je vous en prie, miss Helen, retournez ce panneau. Vous y verrez une date : 17 juin, et mes initiales au crayon bleu.

Ce ne fut pas la jeune fille, mais son père qui se livra à la vérification demandée. Elle était écrasante pour Koffer.

— Malhonnête ! cria sir Barcling. Et moi qui m’apprêtais à vous demander l’hospitalité dans votre maison de campagne ! Et moi qui avais annoncé à mes amis votre prochaine union avec ma fille !

Koffer, paralysé de confusion, subissait sans un mot de protestation cette avalanche de reproches. Helen, galvanisée d’horreur et de peine, éclata en sanglots.

— Vous mériteriez que je vous fasse arrêter comme un vulgaire escroc que vous êtes, articula Guillon. Je m’abstiendrai de mettre la police à vos trousses, uniquement par égard pour sir Barcling et mademoiselle, que ce scandale éclabousserait. Je me contente de reprendre mon bien et de vous exprimer mon mépris.

Ayant ainsi parlé, l’ingénieur décrocha les autres tableaux avec autant de tranquillité que si Koffer n’eût pas été présent. Déjà, l’Américain et sa fille se retiraient. Guillon les rejoignit sur le palier, sans se soucier des menaces que proférait maintenant le chef de la bande. Ce dernier ruminait sa colère et son dépit quand la concierge revint le trouver.

— Je vous félicite, lui dit-elle ; votre fiancé a l’air sympathique, et l’on voit que son père a un coffre-fort bien garni. Comme vous êtes pâle ! C’est l’émotion, dites ? la joie ? Parbleu, on n’épouse pas une fortune sans être un peu remué, pas vrai ?

Koffer, à qui cette harangue naïve retournait le fer dans la plaie, grommela un juron et poussa dehors la bonne femme qui ne savait à quoi attribuer cette mauvaise humeur inattendue.

 

*  *  *

 

À quelque temps de là, les habitants de la bourgade d’Esnandes voyaient débarquer de la voiture publique venant de La Rochelle un vieillard robuste, une jeune fille au visage ouvert, un homme au regard profond et une espèce d’être indéterminé qui tenait du gorille et du saltimbanque.

La nouvelle s’était répandue depuis trois jours dans le village que « des Parisiens » avaient loué pour la saison balnéaire une grande maison isolée, non loin de la côte.

— Bonne affaire, se disaient les habitants les uns aux autres. Si les gens de la ville se mettent à fréquenter notre région, il y aura de l’argent à gagner.

Cependant, ces Parisiens-là ne semblaient pas pressés de se baigner. Sir Barcling – car le vieillard, c’était lui – se mit, le jour même de l’arrivée du petit groupe, en quête des charpentiers et des menuisiers de la commune, et il leur commanda : à celui-ci une charpente, à cet autre des cloisons, à ce troisième des portes pleines. Il ne regardait pas au prix ; il voulait seulement que l’ouvrage fût livré dans un délai maximum de quinze jours.

De son côté, Lucien Guillon s’abouchait avec les forgerons de la bourgade et sollicitait d’eux la confection de pièces bizarres. L’ingénieur allait ensuite à La Pallice et effectuait dans plusieurs usines des commandes tellement originales que les directeurs et les contremaîtres furent tentés de le prendre pour un fou. Ils interrogèrent :

— Pour quel engin est-ce ?

— Que vous importe ? je paye comptant, répondit Guillon.

L’argument était sans réplique. Bientôt, sur un terrain loué par sir Barcling, un hangar s’édifia. Il se dressait à peu de distance de la mer et dominait une pente semée de galets multicolores. Dans ce hangar s’entassèrent des plaques de tôle aux courbures inusitées, des poutrelles métalliques contournées, des roues dentées, quatre hélices, des disques de verre, un gouvernail d’acajou, des roues de motocyclette… Les habitants d’Esnandes et des villages environnants, intrigués, s’interrogeaient mutuellement pour chercher à savoir. Ils se fussent volontiers risqués jusqu’au hangar, mais Coucouhan qui gardait l’arsenal improvisé et couchait en travers de la porte, n’avait pas l’air commode…

CHAPITRE VII

« ELLE NE PARTIRA QU’AVEC NOUS ! »

Ce matin-là, Herman Koffer s’habilla en mâchonnant des mots inintelligibles, puis, ayant allumé une grosse pipe et plongé nerveusement les mains dans les poches de son veston, il se mit à marcher en rond dans sa chambre, en reprenant ses réflexions au point exact où il les avait laissées la veille.

Le dépit, la crainte et la fureur bouillonnaient en lui.

On sait de quelle manière simple et décisive Guillon l’avait démasqué. Au souvenir de cette scène, le chef de bande courbait la tête et voûtait les épaules.

Ainsi, il n’avait rien trouvé à répliquer à l’ingénieur !

Ainsi, il était à la merci d’une dénonciation !

Ainsi, son mariage avec miss Helen était manqué, et les projets d’avenir du misérable se trouvaient détruits d’un seul coup !

Koffer se rappelait les confidences que lui avait faites sir Barcling au sujet de la « Batracienne » et de l’immense fortune que cette machine inédite pouvait rapporter. Il se remémorait la joie de ce même sir Barcling et la chance extraordinaire de Guillon, retrouvant les plans de l’engin dans une charcuterie. L’aventurier eut une horrible grimace de colère.

— Et je les laisserais faire ! se dit-il. Et je n’essaierais pas de prendre sur ce Guillon de malheur une revanche complète ? Il n’y est pas allé par quatre chemins pour me briser, lui ! Je ne lui demandais rien ; mes affaires ne le regardaient pas ; il m’a déclaré la guerre… Eh bien, je lui montrerai de quel bois je chauffe ma vengeance ! Ah ! tu veux jouer au plus malin !…

Les yeux du flibustier lançaient des éclairs. S’il n’eût écouté que son instinct mauvais, il se fût rué tout de suite sur l’inventeur. Mais deux raisons s’opposaient à ce geste :

D’abord, Guillon pouvait se défendre et signaler Koffer à la justice. Ensuite, et surtout, le triste personnage ignorait l’adresse de son ennemi.

— De l’ordre, se reprit Herman ; de l’ordre et du sang-froid ! Pour commencer, il ne faut pas que messieurs les agents de la sûreté puissent me cueillir à domicile…

Koffer se lesta de tout l’argent qu’il avait chez lui et descendit au rez-de-chaussée.

— Je pars pour un voyage et ne sais quand je rentrerai, déclara-t-il à la concierge.

— Et s’il vient des lettres pour vous ? demanda la brave femme ; il y en a justement une ce matin.

— Vous les garderez jusqu’à mon retour, dit Koffer.

Il tendait la main pour recevoir le pli annoncé, et il décacheta l’enveloppe en se dirigeant vers la rue Mouffetard, où l’on sait qu’il rencontrait régulièrement ses acolytes.

— Tiens ! fit-il, c’est ce vieux Klein qui m’écrit ! Que devient-il, celui-là ? L’Amérique est-elle plus favorable à ses exploits que l’Europe ne l’est aux miens ?… Ah ! fichtre ! Ah ! diable ! Ah ! sapristi !… L’animal s’est fait coucher sur le testament d’un milliardaire ! Et moi… et moi…

Cette nouvelle agissait comme un coup de fouet sur la volonté de Koffer. Au bar déjà connu des lecteurs, il attendit Le Singe et Zéphir. Dès qu’il les vit paraître :

— Si je vous donnais de l’or en barres, leur dit-il, qu’en feriez-vous ?

Les deux comparses eurent un frémissement de cupidité.

— Vous le jetteriez à l’égout, hein, ganaches ?

— Non, mais des fois ? protesta Zéphir.

— Faudrait tout de même pas nous prendre pour des crétins, se redressa Le Singe.

— Alors, poursuivit Herman, qu’avez-vous fait de celui que je vous avais donné ces jours-ci ?

Le Singe et Zéphir ouvrirent des yeux ronds.

— À nous ? glapit le premier.

— De l’or ? brama le second.

— Ce que vous en avez fait, je vais vous le dire, articula Koffer : vous l’avez troqué contre quelque méprisables billets de dix sous… chez une charcutière…

— Mais c’était du papier ! se récria Le Singe ; des feuilles volantes que par dérision vous nous aviez abandonnées en guise de butin pour nous punir d’avoir été gourdes dans l’affaire du détective camouflé en sauvage !

Koffer haussa les épaules :

— Ces papiers valaient plus de cent millions, déclara-t-il.

Les deux filous éprouvèrent un tressaillement galvanique, puis un rire d’incrédulité les secoua.

— Cent millions, patron ? Vous perdez la boule ? dit Le Singe.

— Si c’était vrai, je me mordrais les deux yeux tout de suite pour me rendre aveugle, gouailla Zéphir. Cent millions, qu’il dit ! pourquoi pas mille millions, tant que vous y êtes ?

— Peut-être mille millions, peut-être plus, fit Herman. Quand vous aurez cessé de vous pâmer comme des imbéciles, je vous en expliquerai davantage.

Les deux compagnons redevinrent sérieux instantanément. Une curiosité violente les rapprocha de leur interlocuteur et, buste penché, poings crispés, ils burent ses paroles.

Koffer narrait l’histoire de la « Batracienne », sans omettre un détail. Il n’avait pas d’amour-propre ; il était tout entier employé à convaincre ses deux auditeurs.

Ceux-ci conclurent d’eux-mêmes :

— On a gaffé, pour sûr, mais on ne savait pas… Et à présent qu’on sait, on va « en mettre un coup » pour ravoir les petits papiers ; s’agit seulement de dénicher t’adresse de l’ingénieur, ce qui ne sera pas difficile, vu que la charcutière nous renseignera… Et en avant deux la musique ! On se faufile chez le dénommé Guillon, on rafle les dessins, on se retire…

— Et l’on va en Amérique pour exploiter la chose, rayonna Koffer. J’ai là-bas un camarade qui nous procurera des capitaux.

— Parfait !

— À nous la fortune !

Les trois hommes déjeunèrent ensemble, après quoi Le Singe et Zéphir se disposèrent à agir.

Ils se rendirent par le plus court chemin chez la charcutière.

— Madame, lui dit Le Singe, je ne vous ai pas vendu tous les vieux papiers qu’un hasard avait mis à ma disposition, et comme un autre hasard m’a appris qu’ils pouvaient être utiles à M. Guillon, ingénieur, je me ferais un plaisir de les lui rapporter si je savais où il habite…

La marchande félicita le visiteur, mais elle ne savait rien de positif. Elle donna seulement un nom de rue, sans garantir que ce fût celle-là…

Les deux compères se retirèrent, fort désappointés, et ils décidèrent d’interroger une à une les concierges des immeubles de la rue en question. Une chance leur épargna de longs tâtonnements. Dans la troisième maison où ils pénétrèrent, un locataire, qu’ils croisèrent au fond d’un corridor, satisfit leur curiosité.

— Il est peu probable, ajouta-t-il, que vous trouviez M. Guillon chez lui l’après-midi…

Le Singe et son compagnon échangèrent un regard d’intelligence et, sans hésiter, dès que le locataire eut disparu, ils montèrent à l’étage indiqué, sonnèrent…

Nul ne venant à leur appel, Zéphir tira de sa poche des fausses clés, ouvrit la porte de l’appartement avec une facilité dérisoire, entra.

Le Singe suivit son complice, referma la porte sans bruit… La fouille commença aussitôt…

— Que de chiffres ! que de chiffres ! s’effarait Le Singe en remuant les paperasses amoncelées dans le cabinet de travail.

— Oui, mais les dessins ? s’inquiétait Zéphir.

Les dessins brillaient par leur absence. Les deux voleurs eurent beau explorer la bibliothèque et les tiroirs du classeur, ils ne trouvèrent rien. Une flamme passa dans leurs yeux :

— Aux grands maux les grands remèdes, murmura Le Singe. Attendons l’ingénieur ; nous l’interrogerons de telle sorte qu’il faudra bien qu’il réponde !

Ils se préparèrent à l’attaque brusquée et attendirent leur victime. Le soir vint, puis la nuit… Guillon ne rentra pas.

— Alors, quoi ? grincèrent les tristes personnages.

Penauds et furieux, ils quittèrent la maison le lendemain matin et s’en furent mettre Koffer au courant de leur échec.

— Voyez avenue Kléber, chez sir Barcling, dit le chef de bande.

Le Singe et Zéphir assiégèrent discrètement l’hôtel où logeait l’Américain. Ils ne tardèrent pas à apprendre que celui-ci venait de quitter Paris, « sans dire où il allait, mais pour longtemps ».

Herman Koffer, lorsqu’il apprit cela, tomba dans une rêverie profonde et farouche.

Il lui était dur de renoncer à sa vengeance, mais bien plus dur encore de perdre tout espoir de brusque enrichissement.

Pas de doute : sir Barcling, miss Helen et Guillon étaient partis ensemble, et ils devaient travailler quelque part à la réalisation de leur magnifique projet. Mais où ?

L’aventurier, las de se poser cette question à laquelle, depuis des semaines, il ne trouvait point de réponse, éprouva certain matin un violent choc au cœur…

Son regard, qui parcourait distraitement les colonnes d’un journal, venait de tomber sur l’entrefilet suivant :

UN ENGIN MYSTÉRIEUX

LA ROCHELLE (De notre correspondant particulier). – L’attention se concentre ici, depuis quelques jours, sur les travaux inédits auxquels se livre un ingénieur de Paris, M. Lucien Guillon, dans le petit chantier de construction qu’il a récemment fait construire sur la côte, au nord de La Pallice. Autant qu’on en puisse juger d’après les indiscrétions commises par les forgerons et les horlogers de cette localité, il s’agirait d’un engin de formes entièrement nouvelles, capable de rouler à terre, de naviguer sur l’eau et de se maintenir en l’air. L’invention révolutionnerait l’industrie des transports terrestres, maritimes et aériens, et nous ne la signalons que sous toutes réserves. M. Guillon a jusqu’à présent refusé de se laisser interviewer.

— Enfin ! rugit Herman.

Il relut plusieurs fois les lignes qui précèdent, comme s’il doutait de leur contenu, et il les mit triomphalement sous le nez de Zéphir et du Singe, au bar de la rue Mouffetard où il les rencontra peu après.

Dans sa jolie délirante, il leur expliqua (ce qu’il n’avait pas fait jusqu’alors) à quoi devait servir la « Batracienne ».

— Elle irait, comme ça, toute seule aux mines de platine ? admiraient les deux comparses. Prodigieux ! merveilleux ! Elle ne partira pas sans nous !

— Elle ne partira qu’avec nous ! s’anima Koffer ; mais le temps presse… Allons-y !

— Allons-y ! répétèrent Zéphir et Le Singe. Le soir même, les trois hommes prenaient le train à la gare Montparnasse et s’éloignaient de Paris.

 

*  *  *

 

Le lendemain matin, ils arrivaient à La Pallice. Ils s’étaient, durant la nuit, grimés de telle sorte qu’on ne pouvait les reconnaître.

S’étant rapidement orientés, ils suivirent la côte par le sentier qui tantôt longe de petites grèves de galets, tantôt surplombe les falaises crayeuses d’où l’on aperçoit l’île de Ré et la pointe de l’Aiguillon.

Au bout d’une demi-heure de marche, ils aperçurent, à peu de distance en avant un assemblement de curieux près d’une maison de planches.

— Nous y voilà, dit Koffer.

Ils se mêlèrent à la foule à l’instant précis où Lucien Guillon, sir Barcling et miss Helen débouchaient du chemin caillouteux d’Esnandes.

L’ingénieur semblait à la fois radieux et inquiet. Devant lui, les badauds s’écartèrent, tandis qu’un personnage comique et redoutable, dont on ne savait si c’était un homme, une femme ou un singe, se précipitait vers l’inventeur.

— Souigui, Coucouhan ? demanda Guillon.

— Souigui, dihi souigui, répondit l’être bizarre en se prosternant aux pieds du maître et en gonflant les joues.

Des rires fusèrent Coucouhan, se releva, bondit en arrière, ouvrit à deux battants la porte du hangar…

La « Batracienne » apparut, plus mystérieuse que jamais, avec ses pales horizontales surmontant une nacelle d’aluminium ronde et couverte, à hublots ovales, elle-même posée sur quatre roues caoutchoutées…

— Serions-nous arrivés trop tard ? pâlit Koffer.

CHAPITRE VIII

MAIS COUCOUHAN VEILLAIT !

En voyant s’ouvrir la porte du hangar, les curieux s’étaient avancés pour contempler de près la machine. Guillon se retourna.

— Reculez ! cria-t-il, il y a danger !

Mais les badauds ne reculaient pas. Ils s’hypnotisaient sur cette mécanique d’un nouveau genre, dont l’aspect inattendu prêtait à rire. Sir Barcling et sa fille, qui venaient de pénétrer dans la maison de planches, interrogeaient l’ingénieur du regard : « Vraiment, vous croyez que ça va fonctionner ? Vous allez vous risquer sans crainte dans cette carapace ? »

Les yeux de la jeune fille ajoutaient : « J’aurais tant de peine, tant de peine, s’il vous arrivait malheur ! »

Guillon comprit et serra vigoureusement les mains de ses amis.

— Soyez tranquilles, leur dit-il à mi-voix ; si je tombe, ce sera à la mer, et je sais nager.

Puis, au sauvage :

— Aide-moi, Coucouhan !

À eux deux, ils poussèrent l’engin dehors, lentement, à cause de la foule qui s’obstinait à rester près de l’appareil.

— Tant pis pour vous, gare à la casse, fit l’inventeur.

Il se coula prestement par l’ouverture pratiquée au flanc de la nacelle, s’effaça pour laisser entrer Coucouhan et referma le panneau. Cinq secondes plus tard, les pales se mirent à tourner, six dans un sens, six dans le sens opposé… Leur brusque mouvement de rotation provoqua un déplacement d’air considérable, et dans la bourrasque soudain déchaînée, il y eut des exclamations de surprise et de terreur… Les spectateurs les plus rapprochés de la « Batracienne », arrachés du sol par ce vent de tempête, tournoyèrent, culbutèrent et tombèrent, tandis que les plus éloignés s’enfuyaient dans toutes les directions. Maintenant les pales tournaient si vite qu’on ne les voyait presque plus ! l’engin quitta la terre et, verticalement, s’éleva…

Des cris d’admiration avaient succédé aux hurlements d’effroi.

Lorsqu’il fut constaté que nul n’était blessé, les spectateurs les plus secoués se divertirent les premiers de leur mésaventure, et leur attention se concentra sur le merveilleux appareil.

Celui-ci se maintint quelques minutes immobile dans l’air… Puis il s’éloigna, évolua au-dessus des flots, descendit, se comporta sur l’eau comme un hydroplane, revint à la côte, escalada la pente recouverte de galets, reprit son vol aisé et puissant… Sir Barcling battait des mains ! miss Helen, rassurée, versait des larmes de joie ! Koffer et ses deux acolytes échangeaient de brèves mimiques significatives.

Ils avaient été les premiers à se ruer vers le hangar pour examine, de près la « Batracienne ». Encore meurtris de l’effroyable secousse qui les avait précipités les uns contre les autres à dix mètres du point de départ de la machine diabolique, ils oubliaient leur chute et leurs bleus et ne retenaient qu’une chose :

— Nous arrivons assez tôt.

— Ce ne sont que des essais, remarqua Zéphir.

— Le vrai départ ne saurait tarder, dit Le Singe.

— Barcling, sa fille et leurs domestiques, s’ils en ont, étant ici, c’est le moment d’agir, conclut Koffer.

Au cours de la nuit précédente, ils avaient envisagé plusieurs plans d’attaque, en laissant aux circonstances le soin de décider de celui qu’ils adopteraient au dernier moment.

La foule était tout yeux pour l’appareil ; nul ne prenait garde à eux. Ils s’éloignèrent, sans qu’on les remarquât, dans la direction d’Esnandes. En moins d’un quart d’heure, ils eurent atteint le bourg. Leur flair les immobilisa près d’une grande et belle maison isolée qui pouvait bien être celle que l’Américain avait louée. Un boulanger venait d’arrêter sa voiture près de la grille du jardin, et il faisait claquer son fouet pour appeler.

Nul ne venant, il dit :

— Eh bien, quoi, les Parisiens, nous dormons donc tous, là-dedans ?

Et, prenant deux pains longs, il descendit de voiture, alla les déposer derrière le contrevent de l’une des fenêtres du rez-de-chaussée.

À peine se fut-il réinstallé sur son siège et eut-il disparu au tournant de la route que Koffer se frotta les mains. Ses compagnons et lui, dissimulés contre une haie, n’avaient rien perdu des gestes et de la réflexion du boulanger.

— Le sort travaille pour nous, rayonna l’aventurier. « Les Parisiens », vous les connaissez aussi bien que moi… Notre combinaison n° 2 va jouer… Restez ici, vous autres, vous m’avertirez en cas de danger…

Le Singe et Zéphir se postèrent de manière à surveiller la route, tandis que Koffer se risquait dans le jardin.

Ayant longé l’allée centrale, le misérable arriva à la fenêtre, tira le contrevent…

Tout en marchant, il avait pris dans l’une de ses poches un petit flacon et un compte-gouttes terminé par une pointe creuse et très effilée… Le flacon contenait un poison violent, inodore, incolore et sans saveur.

Koffer injecta froidement ce poison dans les pains chauds en piquant ceux-ci en plusieurs endroits et en pressant l’ampoule caoutchoutée du compte-gouttes. Puis il battit en retraite et rejoignit ses complices en riant d’un rire muet qu’ils partagèrent aussitôt.

— Ni vu ni connu, dit Le Singe.

— Bon appétit, m’sieurs dames, exulta Zéphir. On pourrait peut-être aller déjeuner aussi.

Ils se disposaient à quitter leur cachette, mais un bruit insolite les retint sur place. L’instant d’après, ils voyaient une auto bizarre courir sur la route, se rapprocher…

— La « Batracienne » frémirent-ils.

C’était la « Batracienne » en effet. En un rien de temps, elle dévora la distance qui la séparait de la grande maison isolée, puis elle stoppa devant la grille, à trois mètres des bandits.

Sir Barcling et miss Helen surgirent de la nacelle sphérique ; Guillon descendit à son tour. L’ingénieur rayonnait.

— Eh bien ? demanda-t-il, l’expérience est-elle concluante ?

— Je vous admire et je n’ai plus peur tout, répondit miss Helen.

— Nous vous suivrons jusqu’au bout monde, déclara Barcling. C’est prodigieux de robustesse, de vitesse, de souplesse et de docilité, ce machin-là. Vous faisiez au moins du cent kilomètres à l’heure au-dessus de la mer ?

— Multipliez par trois, sir Barcling, sourit Guillon.

— Trois cents kilomètres ! s’effara l’Américain.

— À cette allure, poursuivit le jeune homme, nous n’en avons pas pour plus de cinquante heures à atteindre le 135° de longitude et le 4° de latitude, où je pense que nous nous arrêterons. Aussi, n’ai-je point accumulé trop de vivres dans le compartiment réservé à cet effet. Nous partirons quand vous voudrez…

— Demain décréta sir Barcling.

— Un enfant de six ans pourrait mettre ma « Batracienne » en marche, vous l’avez vu, dit encore Guillon. Donc, pas de crainte si je venais à être malade en route… D’ailleurs, rien ne nous empêcherait d’atterrir ou d’amerrir, selon l’endroit, et de nous comporter comme des voyageurs ordinaires. Nous partirons donc demain… Je rentre la machine au hangar ; Coucouhan la gardera… Et je reviens me mettre à table avec vous. La joie m’a creusé ! j’ai une faim !…

L’Américain et sa fille rentrèrent à la maison tandis que l’ingénieur, de nouveau installé à la commande de son appareil, remettait ce dernier en marche. Koffer, Le Singe et Zéphir attendirent que l’écho du bourdonnement des pales se fût éteint pour se risquer sur la route.

Ils abandonnèrent bientôt celle-ci, par prudence, utilisèrent des chemins de traverse et déjeunèrent dans une auberge de Laleu, où il n’était question que de la « Batracienne ». Les clients avaient aperçu, de loin, la machine inédite, et ils se faisaient mutuellement part de leurs impressions.

Les trois aventuriers étaient trop préoccupés pour s’arrêter à ce qui se disait autour d’eux. Ils ne songeaient qu’à exécuter la seconde partie de leur sinistre programme. Pour tuer le temps, ils jouèrent aux cartes après s’être repus. Ils dînèrent de bonne heure et sortirent comme le soleil venait de disparaître à l’horizon.

Sans peine, ils revinrent au hangar en planches et se blottirent à quelque distance, pour observer les alentours.

Dans la lueur douce du crépuscule, rien ne bougeait… Aucune lumière ne filtrait sous la porte de la maisonnette solitaire… Coucouhan devait dormir dans un coin, s’il était là. Peut-être n’y était-il point…

— Peut-être, souffla Herman, a-t-il mangé de mon pain, lui aussi…

— Souhaitons-le, répliqua Zéphir.

— Bah ! nous sommes trois, fit Le Singe.

Ils rampèrent vers le baraquement avec mille précautions, ils avaient toute la nuit devant eux, à quoi bon se presser ? Ils se voyaient déjà ouvrant les portes, traînant la « Batracienne » au bas de la grève, prenant place dans la nacelle pansue et faisant, sur l’eau calme, leur rapide apprentissage de pilote. Guillon n’avait-il pas dit qu’un enfant de six ans pourrait déclencher le mécanisme de propulsion ? Ne savaient-ils pas qu’une fois partie, la machine irait tout seule au pôle Alpha ? N’y avait-il pas des vivres pour se restaurer durant le voyage ? Les trois flibustiers agissaient comme en un conte de fées : un geste, un peu de patience, et la fortune venait à eux…

Ils étaient maintenant au pied du hangar, et ils tendaient l’oreille en retenant leur souffle. Si Coucouhan avait été derrière les planches, ils l’eussent entendu respirer…

Koffer se leva, contourna le bâtiment, s’arrêta devant la grande porte, introduisit une fausse clef dans la serrure. À tout hasard, Le Singe et Zéphir se tenaient derrière lui, couteau au poing.

— Veine ! tressaillit le chef de bande, je réussis du premier coup !

La serrure venait en effet de jouer, et la porte, doucement poussée, s’ouvrait avec un léger grincement… Les compères attendirent avant de faire tourner les battants davantage… Puis ils entrèrent en trombe, tête baissée, prêts à frapper… Koffer avait allumé une lampe électrique de poche. Il éclaira les coins et les recoins du local, qu’encombraient des caisses vides et des débris de construction de toute sorte.

— Personne ! constata-t-il.

— À nous les millions ! jubilèrent ses deux compagnons.

Ils rengainèrent leurs couteaux et, tranquillement, s’attelèrent à la « Batracienne ». Ils ne se pressaient pas plus que s’ils eussent été de véritables ouvriers travaillant sur un vrai chantier.

L’appareil, docile, roula sans bruit sur le plancher du hangar et franchit bientôt le seuil de la porte. Les trois voleurs le halèrent jusqu’aux galets.

— Halte ! dit Koffer ; la marée monte, nous n’avons qu’à nous installer dans la nacelle et à attendre…

D’un geste assuré, l’aventurier tournait un loquet, faisait glisser un panneau métallique… Il s’effondra presque aussitôt en poussant un cri étouffé…

C’est qu’un bolide venait de surgir de la « Batracienne »… un bolide vivant…

— L’homme-singe ! frémirent les acolytes de Koffer.

Coucouhan (car c’était lui), bondit sur Zéphir et, d’un coup de tête dans l’estomac, l’envoya rouler sur les pierres.

Le sauvage dormait dans la nacelle quand les trois chenapans avaient pénétré sous le hangar. Éveillé aussitôt, il avait suivi leurs mouvements du regard, attentif qu’il était derrière un hublot. S’il avait tardé à se montrer, c’est qu’il préférait lutter dehors, où l’on était plus à l’aise pour se mouvoir.

Le Singe, voyant ses complices « descendus » et la partie manquée, voulut fuir. Il n’alla pas loin.

À peine avait-il fait vingt foulées qu’un croc-en-jambes l’étala de tout son long. L’instant d’après, il éprouvait un choc violent au visage et perdait connaissance.

Lorsqu’il revint à lui, il éprouva une stupeur…

Il était debout, et dans l’impossibilité de se mouvoir ; Coucouhan l’avait traîné à la lisière d’un champ, et lié à un tronc de tamarin, si étroitement que le bandit ne pouvait bouger.

Il n’osait appeler à l’aide, dans la crainte d’attirer le terrible sauvage. Il passa dans cette posture humiliante et éreintante le reste de la nuit.

Au petit jour, il eut une nouvelle surprise.

Koffer était lié à un autre arbre, un peu plus loin, et Zéphir de même. Ni l’un ni l’autre, dans les ténèbres, n’avaient osé crier.

Ils échangèrent, dès que la nuit fut dissipée, des regards de vaincus. Puis ils eurent, ensemble, une même exclamation de stupeur et de rage impuissante…

Là-bas, de la grève, un bourdonnement montait… La « Batracienne » grondait, roulait, s’envolait…

Les trois flibustiers la virent prendre de la hauteur et s’éloigner vers le large. Bientôt, elle s’estompa dans la buée matinale et disparut tout à fait.

CHAPITRE IX

CE QUE L’INVENTEUR GUILLON N’AVAIT PAS PRÉVU

Les premières minutes d’effarement écoulées, Koffer, Le Singe et Zéphir s’avisèrent qu’ils ne pouvaient, sans danger, rester où ils étaient.

Ils ignoraient ce qui s’était passé au juste dans la grande maison d’Esnandes et combien de victimes le pain empoisonné avait faites. Ils ne tenaient pas du tout à tomber aux mains des gendarmes. Aussi tentèrent-ils des efforts désespérés pour se débarrasser de leurs liens.

Mais Coucouhan avait enroulé et noué ceux-ci de telle sorte que les aventuriers en furent pour leurs soubresauts et leurs rugissements.

L’écume à la bouche, ruisselants de sueur, épuisés, hagards, tremblants de crainte et de honte, ils en furent bientôt réduits à attendre du hasard la délivrance ou la prison.

Le soleil était déjà haut dans le ciel, et les trois filous dodelinaient de la tête à leur pilori, quand un bruit de pas les fit soudain tressaillir…

Un homme avançait lentement sur le sentier caillouteux. C’était un boucholeur qui revenait de la pêche aux moules. Il avait un grand sac de coquillages et raclait des pieds en marchant.

— Hum ! toussa Koffer.

L’homme s’arrêta net, aperçut le chef de bande et, d’étonnement, laissa tomber le sac.

— Ah ! bah ; s’exclama-t-il, que faites-vous là ?

— Hum ! Hum ! toussèrent à leur tour Zéphir et Le Singe.

Le pêcheur vit les compères et demeura bouche bée. C’était un simple, un lent d’esprit, il bredouilla :

— Par ma fé !… C’est-y que vous vous amusez aux quatre coins, messieurs ?

— Coupez les cordes, pria Koffer ; j’ai les poignets meurtris…

— Qui donc vous a attachés comme ça ? demanda l’homme en tirant de sa poche un couteau à lame courte et tranchante dont il se servit aussitôt.

— Ce sont des bandits qui nous ont assaillis pendant que nous dormions, déclara Herman.

— Ils étaient nombreux, alors ? dit le boucholeur.

— Plus nombreux que nous, certainement, mentit Le Singe.

— Faudra les rattraper, articula le pêcheur de moules.

— Hélas ! Ils se sont envolés, fit Zéphir. Vous avez dû entendre leur machine…

— Ce seraient les « Parisiens », alors ? s’étonna l’homme. Pas possible, messieurs, vous vous trompez… Les Parisiens, je les connais, je les ai vus souvent, hier soir encore, vu que je leur ai porté du poisson…

— Vous les avez vus ? sursauta Koffer, vous êtes sûr ?

— Aussi sûr que vous êtes trois devant moi, messieurs. Il y avait le jeune homme, qui est ingénieur, à ce qu’on dit, et le vieux beau-père et la jeune femme… Tous honnêtes, je vous le garantis. Quant à vos bandits, les vrais, on va les chercher et les trouver... Je vous accompagne à la gendarmerie…

— Inutile, merci, dit vivement Koffer.

— En tout cas, si vous avez besoin de mon témoignage, je suis là. J’habite la troisième maison à droite en arrivant au bourg et je m’appelle Pierre Bachot… Je vais prévenir les voisins pour qu’ils aient l’œil… Et pas plus tard que tout de suite.

Le bonhomme reprenait son sac de moules et saluait avant de s’éloigner. Dès qu’il se fut remis en marche, Koffer et ses deux acolytes déguerpirent dans la direction de La Pallice.

Ils étaient joyeux et stupéfaits. Joyeux de se sentir libres, stupéfaits d’apprendre que Guillon et ses compagnons n’avaient pas été incommodés par le poison. Une inquiétude s’insinuait aussi en eux. Ils devinaient que l’alarme donnée au village par le boucholeur allait ameuter toute la région.

— Nous ne pouvons nous éterniser ici, dit Zéphir.

— Adieu les millions ! soupirait Le Singe.

— Pourquoi adieu ? grimaça Koffer. Moi je ne renonce pas à vaincre… J’ai en Amérique, je vous l’ai dit, un copain qui nous aidera… Nous savons depuis hier où se trouvent les fameux gisements de platine : souvenez-vous, 135e degré de longitude 40e degré de latitude. Guillon ne va pas tout extraire en une fois… Et puis, si nous le rencontrons là-bas…

Le discours s’accompagna d’un geste de menace que les deux aides de Koffer approuvèrent. Ils se trouvaient maintenant sur les quais, devant un grand paquebot de la Pacifie Steam Company. Les cheminées fumaient, tout était prêt pour le départ, et si la passerelle volante n’était pas retirée, c’est qu’on débarquait des malades, quatre matelots que le médecin du bord soupçonnait d’être atteints de typhoïde et qu’on isolait, à cause de la contagion.

Koffer n’eut pas plutôt recueilli ce détail de la bouche d’un des brancardiers qu’une idée germa dans son cerveau.

— Venez dit-il à ses complices en se précipitant vers la passerelle.

Là-haut, on les laissa passer. Sans doute les prenait-on pour des passagers retardataires. Quelques minutes plus tard, le paquebot traversait le bassin, franchissait les écluses, s’engageait dans l’avant-port et pointait vers la haute mer. Koffer s’en fut trouver le capitaine.

— Nous sommes trois marins, lui dit-il, qui avons appris que votre équipage est incomplet. Voulez-vous de nos services ?

— Pour des gaillards pas ordinaires, vous êtes des gaillards pas ordinaires, s’égaya le vieux loup de mer. Je ne puis vous faire jeter à l’eau… Au surplus, j’ai en effet besoin de vous. Allez vous équiper, et travaillez ferme !

La « Batracienne » était un engin merveilleux. Depuis son départ, elle dévorait l’espace avec une régularité parfaite.

Tranquillement installés dans la nacelle close de toutes parts, les voyageurs écoutaient, pour le moment, le récit que leur faisait Coucouhan des événements de la nuit passée.

Le sauvage ne s’exprimait pas en français. Il employait un langage bizarre, imaginé par Guillon, et que complétaient des gestes expressifs. L’ingénieur traduisait le discours au fur et à mesure, et sir Barcling et miss Helen ne cachaient point leur stupéfaction.

— Ce misérable Koffer a donc essayé de nous empoisonner et de nous voler ! dit l’Américain. Si jamais je reviens en Europe, mon premier soin sera de le faire arrêter !

— Je frémis, déclara miss Helen, en songeant à ce qui serait arrivé hier si nous n’avions pas donné de pain tendre au chien avant de nous mettre à table. Pauvre Rask ! La mort a été foudroyante ! Et moi qui ai failli devenir l’épouse d’un criminel !

— N’y pensons plus, conseilla Guillon. Aussi bien demandera-t-on des explications à Koffer quand on le trouvera attaché à son arbre, et je ne sais trop ce qu’il pourra répondre. Ne pensons plus qu’à poursuivre notre exploration. Que dites-vous de la façon dont se comporte notre machine ?

D’un geste au fond duquel il y avait un orgueil légitime, l’ingénieur montrait les rouages du mécanisme de propulsion. L’intérieur de la nacelle offrait un spectacle curieux, avec son plafond de toile transparente au-dessus duquel tournait, à une allure folle, l’arbre de couche des pales extérieures. Devant les murs de la chambre circulaire, tapissés de roues dentées et de leviers, courait une barre d’appui. Au centre étaient des sièges capitonnés et mobiles sur un pivot, à la façon des tabourets de piano. Sous le plancher était « la cave », c’est-à-dire le compartiment aux vivres. Ce plancher reposait sur des galets sphériques roulant eux-mêmes sur la coque, de telle sorte qu’il demeurait horizontal, quelle que fût l’inclinaison de l’appareil.

— Je ne m’occupe, vous le voyez, que de l’altitude, sourit l’ingénieur. La direction se détermine automatiquement, puisque nous nous abandonnons aux courants Alpha. D’après la boussole, nous filons vers l’ouest-sud-ouest…

— Et nous devons intriguer pas mal de monde en bas, dit sir Barcling.

À plusieurs reprises, l’Américain et ses compagnons avaient contemplé, par les hublots, le spectacle grandiose de l’océan infini bondissant sous eux à plusieurs centaines de mètres. Les navires formaient de loin en loin, sur la nappe mouvante, de petites taches noires accompagnées d’un sillage blanc. Guillon tira sa montre.

— Onze heures et demie, dit-il, nous avons franchi, depuis ce matin, quinze cents kilomètres au minimum ; nous sommes sous le 20° degré de longitude, qui est celui de l’île Madère…

— Prodigieux ! admira Barcling. De parler de Madère, mon cher ami, ça me donne soif et faim…

— Qu’à cela ne tienne, nous allons déjeuner, dit miss Helen.

La jeune fille ouvrit une trappe, et sur la petite table autour de laquelle les sièges étaient espacés, elle disposa les assiettes d’aluminium, les timbales de même métal, le pain, les viandes froides...

Le repas fut très gai. Barcling ne doutait plus de l’existence du pôle Alpha. Il admirait la science profonde de Guillon et trouvait le jeune homme chaque jour plus sympathique. Il se surprenait à le désirer pour gendre, surtout lorsqu’il lui arrivait de le comparer à Koffer. Miss Helen partageait l’admiration de son père et elle vouait une amitié sincère à cet inventeur de génie qui savait rester si simple, si franc, si cordial. Guillon, de son côté, éprouvait un charme toujours croissant à la compagnie de ces amis, grâce auxquels il allait pouvoir conquérir la fortune. Il n’était pas jusqu’à la présence de Coucouhan qui ne mît une note de bonne humeur à ce festin original…

— Encore trois repas comme celui-ci, dit sir Barcling, et nous…

Le reste de la phrase se perdit dans un tumulte soudain que ponctuèrent des exclamations d’effroi…

Les assiettes, les timbales, les fourchettes et les couteaux venaient de s’élancer elles-mêmes hors de la table…

En même temps, l’Américain, sa fille, l’ingénieur et le sauvage étaient arrachés de leurs fauteuils, précipités sur le plancher… Une musique infernale, puissante, aiguë, emplit la nacelle qui se mit à tourner sur elle-même, et si vite que les voyageurs furent lancés brutalement contre ses parois…

Quelques secondes s’écoulèrent dans ce désordre et ce vertige. Puis la « Batracienne » éprouva une secousse brusque… la coque frissonna, résonna comme un grand bassin qu’on eût frappé avec un bâton ; de l’eau ruissela sur les hublots et le mouvement de rotation, sans cesser, se ralentit assez pour décoller les voyageurs des tôles du pourtour.

— Qu’y a-t-il ? gémit sir Barcling.

Guillon se relevait tant bien que mal, s’accrochait à la rampe d’appui… Il poussa le levier de commande pour le mettre à l’arrêt…

Aussitôt, la musique lugubre cessa… La coque tourna de plus en plus lentement… L’ingénieur, ayant regardé par le hublot qui se trouvait devant lui, eut un haut-le-corps.

— Les pales ne tournaient plus, et nous tournions ! s’écria-t-il. Et nous sommes sur l’eau !…

— Nous venons de tomber ! s’effara miss Helen.

Coucouhan riait à belles dents de cette aventure qui ne lui semblait qu’amusante. Personne n’avait de mal, ce qui était miraculeux.

— Quelque chose de détraqué ? questionna Barcling.

— Je vais voir, dit Guillon.

L’ingénieur vérifia une à une les pièces du mécanisme et s’étonna de les trouver indemnes. De même, il constata que les pales étaient intactes. Alors ?

Doucement, il tira le levier de commande pour remettre la machine en marche…

Aussitôt la coque de la « Batracienne » pivota sur elle-même, et les plaintes lugubres recommencèrent.

— Prisonniers ! Nous sommes prisonniers de votre invention, n’est-ce pas ? s’alarma sir Barcling.

Guillon ne répondit pas tout de suite. Il réfléchissait.

— Le système est inversé, murmurait-il comme se parlant à lui-même ; et rien n’a été brisé ici…

Puis, se frappant le front :

— J’y suis ! J’y suis ! s’écria-t-il. Je n’avais pas pensé à l’équateur !

— L’équateur ? fit sir Barcling, quel équateur ?

— L’équateur Alpha, dit l’ingénieur. Il est perpendiculaire au pôle géographique et nous sommes dans l’obligation de le traverser… Or, que fait une boussole au voisinage de l’équateur ? Elle s’affole ! Notre mécanisme s’affole de même.

— Diable ! se rembrunit l’Américain. Et le remède ?

— Il n’y en a pas.

— Alors ? nous sommes condamnés à rester ici, et à y mourir ?

CHAPITRE X

AUTRE AVENTURE !

L’ingénieur ne répondit pas tout de suite. Ce silence augmenta l’inquiétude de sir Barcling.

— Ce n’est pas que, personnellement, j’aie peur de la mort, déclara l’Américain. Mais je veux que ma fille vive ! Nous avions mis toute notre confiance en vous, monsieur Guillon… Et maintenant, vous nous dites qu’il n’y a pas de remède ? C’est épouvantable !

— Là ! là ! un peu de calme, je vous prie, sourit l’inventeur. Le mécanisme de la « Batracienne » est indemne…

— Nous sommes bien avancés, puisqu’il ne fonctionne plus !

— La coque a résisté au choc, ce qui prouve qu’elle est robuste… En somme, tout s’est passé au mieux, je veux dire au moins mal… Nous nous trouvons, cher sir Barcling, dans la situation de navigateurs ordinaires qui…

— Ordinaires ? cria presque l’Américain ; des navigateurs qui n’ont ni hélice ni voiles pour avancer, ni gouvernail pour se diriger ! Des navigateurs désemparés, voilà la vérité !

— C’est ce que j’allais vous dire… Force nous est de nous abandonner aux courants marins et de compter sur le hasard d’une rencontre pour obtenir de l’aide. Nous n’avons malheureusement pas d’appareils de télégraphie sans fil à bord… J’étais tellement convaincu du succès de notre entreprise, après nos essais à Esnandes, que je n’avais pas voulu m’embarrasser d’un attirail supplémentaire. C’est une faute dont je constate toute l’étendue aujourd’hui, sans m’exagérer le péril où nous sommes. Coucouhan va grimper sur la carapace et hisser le drapeau blanc au sommet de l’arbre vertical. Ce serait une bien grande malchance si notre signal de détresse n’attirait l’attention de quelque navire… Avez-vous, sir Barcling, une autre proposition plus pratique à formuler ?

— Hélas, non ! soupira le père de miss Helen.

Coucouhan, que cette mésaventure semblait amuser plutôt qu’effrayer, répondit par une grimace drolatique aux ordres de l’ingénieur. Puis, s’étant saisi d’une nappe blanche, il se coula par un hublot, s’agrippa aux saillants de la coque, disparut aux yeux des voyageurs. Dix minutes plus tard, il revenait, le visage illuminé d’un bon rire de sauvage. Il avait accroché en bonne place le drapeau improvisé.

Dès lors, la « Batracienne » vogua sans but, comme une énorme bouée en dérive.

Ses passagers consultaient de temps en temps l’horizon, sir Barcling, surtout, qui avait hâte de recevoir du secours.

Miss Helen ne semblait nullement inquiète. La tranquillité souriante de Guillon déteignait sur la jeune fille. À la fin de l’après-midi, elle dressa la table, mit les couverts et servit le dîner, et les convives mangèrent d’assez bel appétit.

Cependant, la journée du lendemain s’écoula sans qu’on eût aperçu le moindre navire.

Guillon réfléchit que la « Batracienne », alors qu’elle volait dans les airs, s’était écartée de la zone de navigation suivie par les bateaux allant d’Europe en Amérique, et il en éprouva un petit choc au cœur. Il se garda de faire part de cette réflexion à ses compagnons pour ne pas raviver leurs craintes.

Le troisième jour s’écoula dans la même solitude. Miss Helen dut constater que les vivres s’épuisaient rapidement.

— Vous n’en aviez emporté que pour cent heures de voyage, dit-elle à l’inventeur.

Ce dernier ne le savait que trop. Il fallut se rationner. Et comme, en dépit de cette précaution, le stock ne durerait pas longtemps, les voyageurs durent demander à l’océan un peu de nourriture. Ils se firent pêcheurs.

La « Batracienne » n’était pas construite pour ce genre d’occupations. Sir Barcling, Guillon et Coucouhan, après avoir confectionné des lignes, se passèrent une corde autour des reins, comme des alpinistes qui craignent de tomber dans les précipices, et ils s’installèrent comme ils purent sur les pales de l’engin. Ils réussirent à prendre quelques poissons, qu’ils mangèrent crus, car il n’y avait point de fourneau de cuisine à l’intérieur de la nacelle, et le petit réchaud qu’elle contenait ne fonctionnait qu’à l’aide des courants Alpha.

Au bout d’une semaine, toutes les boîtes de conserve du bord y avaient passé. Il ne restait plus qu’une demi-douzaine de biscuits… Et toujours la morne, l’affreuse solitude !

À partir de ce moment, les voyageurs sentirent la peur grandir en eux. Allaient-ils, comme l’avait pressenti sir Barcling après l’accident, mourir de faim dans leur épave ?

Guillon, qui voulait espérer encore, diminua de moitié sa faible ration pour que miss Helen ne souffrit pas trop de la disette. La jeune fille refusa tout d’abord, et il fallut que son père la suppliât d’accepter pour qu’elle y consentît.

Les naufragés maigrissaient à vue d’œil ; leurs prunelles se dilataient et devenaient fixes ; leurs pommettes s’animaient d’un commencement de fièvre.

Bientôt, sir Barcling et l’ingénieur n’eurent plus la force de se risquer hors des hublots, et ils demeurèrent dans la coque, sombres et prostrés. Seul, Coucouhan gardait toute son énergie.

Cet être extraordinaire maigrissait comme les autres, mais sa vigueur et sa gaîté n’en paraissaient pas entamées. Il passait les trois quarts de la journée sur le toit de la nacelle et il y fredonnait d’étranges chansons. Sous lui, trois malheureux côtoyaient déjà l’agonie.

— Ma fille ! ma pauvre Helen ! gémissait sir Barcling ; quel sort terrible est le nôtre ! Ah ! je m’en veux de t’avoir exposé à cette mort affreuse !

La jeune Américaine ouvrait la bouche pour essayer de calmer les remords de son père, lorsqu’un grand cri l’en empêcha…

Ce cri, parti de derrière une cloison métallique, c’était Coucouhan qui venait de le pousser.

Presque aussitôt, Coucouhan passa sa tête par un hublot entr’ouvert.

— Yagabata ! Yagabata ! tonitrua-t-il en roulant des yeux extraordinairement joyeux.

— Un bateau ! traduisit Guillon.

— Un bateau ! répétèrent sir Barcling et Helen.

Ils s’étaient redressés, électrisés par cette nouvelle à laquelle ils croyaient à peine, tant ils avaient désespéré de l’entendre. Ils ne souffraient plus de la faim.

En deux secondes, ils furent à l’autre extrémité de la nacelle, et, tassés près du sauvage, ils concentrèrent leurs regards dans la direction que Coucouhan leur indiquait en gloussant.

Une fumée noire montait à l’horizon, et deux pointes de mâts apparaissaient, très rapprochées l’une de l’autre… C’était un navire, à n’en pas douter.

De joie, sir Barcling se mit à pleurer silencieusement. Miss Helen serra les mains de Guillon. Ce dernier rayonna :

— Le steamer vient vers nous ; il ne pourra pas ne point nous apercevoir !

Un quart d’heure plus tard, en effet, le vapeur, dont on voyait maintenant distinctement la coque, virait un peu de bord et pointait droit sur la « Batracienne ».

Quelques instants auparavant, une vigie avait, sur le navire, signalé « une chose par le travers ». Le capitaine et son second, braquant aussitôt leurs longues-vues, s’étaient exclamés :

— What is that thing ? (Quelle est cette chose ?)

Jamais, de leur mémoire de vieux loups de mer de la marine britannique, ils n’avaient encore rencontré pareille machine flottante. Ils crurent d’abord que c’était une bouée.

— Belle prise, hein ? fit en son langage le maître du bord ; nous toucherons la prime.

— Yes, captain.

— Mais à quelle nation appartient l’objet ? Qu’est-ce que c’est que ces bras étendus au-dessus du corps sphérique ? Il n’y a rien de pareil dans le code de balisage !

— Et ce drapeau blanc qui claque dans le vent ?… Ce n’est pas une bouée, captain, c’est un hydroplane en détresse… ou un sous-marin qui ne gouverne plus… Je vois remuer quelqu’un sous les grands bras !

Depuis un instant, en effet, Coucouhan gambadait sur la coque, au risque de glisser et de tomber à la mer. Le capitaine anglais, son second et les hommes d’équipage, plus intrigués que jamais, ne pouvaient plus douter qu’ils ne se trouvassent en présence de naufragés.

La manœuvre d’accostage demanda beaucoup de précautions, à cause de la houle. Les matelots du steamer purent enfin jeter une échelle de corde, grâce à quoi sir Barcling, miss Helen, Guillon et Coucouhan montrent sur le pont. Le captain les interrogea. Dès qu’il sut de quoi il s’agissait :

— Je vais prendre votre machine en remorque, déclara-t-il, et la conduire à Tuxpan. C’est là que je transporte ma cargaison de minerai.

— Du pain ! de l’eau ! haleta sir Barcling, la faim et la soif me tenaillent de nouveau.

Dans le « carré » des officiers, nos voyageurs, bientôt servis, mangèrent et burent avidement. Une fois restaurés, ils recouvrèrent leur bonne humeur et firent plus ample connaissance avec le capitaine.

Celui-ci était un homme de haute taille, maigre à faire peur, entièrement rasé, dont le nez crochu et les petits yeux vifs composaient un ensemble qui rappelait l’oiseau de proie. Il parut s’intéresser beaucoup au récit que lui fit sir Barcling de sa vie. Il félicita aussi Guillon de son invention curieuse.

— Magnifique, magnifique, dit-il, mais il faudra mettre au point la mécanique.

Quinze jours durant, les rescapés naviguèrent sans souci. Un beau matin, le vapeur arriva en vue des côtes mexicaines, et il ne tarda pas à s’ancrer dans le port de Tuxpan.

— Laissez-moi, capitaine, vous remercier une dernière fois de nous avoir porté secours, dit sir Barcling. Je ne veux pas vous quitter sans vous dédommager de vos peines…

En parlant ainsi, l’Américain tirait de sa poche un carnet de chèques, duquel il détacha un feuillet après l’avoir noirci de sa haute et large écriture.

Le captain prit le chèque, l’examina rapidement et secoua la tête.

— Oh ! no ! no ! no ! fit-il.

— Vous trouvez que c’est trop ? dit sir Barcling ; je vous en prie, acceptez ce tribut de notre reconnaissance…

— No ! no ! no ! répéta le capitaine. Je ne trouve pas que c’est trop. Je trouve même le contraire. Ce n’est pas assez, sir Barcling, pas assez. Cinq cents dollars ? Peuh !… Il me faut dix mille dollars, dix mille…

L’Américain eut un sursaut de stupeur.

— J’ai remorqué votre machine flottante, ne l’oubliez pas, poursuivit l’homme au nez crochu. Cela se paye. Si vous m’aviez demandé le prix lorsque je vous ai rencontré, je vous eusse répondu : « Dix mille dollars ! » Vous n’avez rien demandé, donc vous acceptiez d’avance mes exigences. C’est clair.

Sir Barcling poussa une exclamation outrée qui attira Guillon et miss Helen. En quelques mots, il les mit au courant.

— Dix mille dollars ? s’effara la jeune fille.

Le captain ricana :

— Vous les donnerez ! De bon gré ou de force !… Il y a un tribunal maritime à Tuxpan, et les juges vous contraindront à payer ! Je ne rabattrai pas un penny de la somme, vous m’entendez ? Et je ne vous lâcherai que lorsque vous vous serez acquitté !

Sir Barcling était tellement furieux qu’il ne trouvait pas de mots pour clamer sa colère et son dégoût. Il se tourna vers Guillon et le regarda comme pour le prier de protester de la belle manière.

L’ingénieur sourit :

— Du calme, sir Barcling, invita-t-il. Monsieur prend cher, c’est vrai, mais quoi, n’eussiez-vous pas promis dix mille dollars pour qu’il nous recueille à son bord ?

— Comment ! tressaillit l’Américain, vous le soutenez ?

— Vous le soutenez ? répéta miss Helen.

Guillon cligna imperceptiblement de l’œil :

— Le raisonnement de monsieur me paraît inattaquable, assura-t-il ; et ces dix mille dollars, c’est moi qui prétends les verser à monsieur. Rendons-nous à bord de la « Batracienne », nous réglerons cela.

Le captain eut un rire de joie. Sir Barcling et sa fille se demandaient où l’inventeur voulait en venir. Car, enfin, ces dix mille dollars, il ne les possédait pas.

— Suivez-moi, dit Guillon.

Et il se dirigea vers la coupée. Le capitaine, sir Barcling, miss Helen et Coucouhan lui emboîtèrent le pas.

CHAPITRE XI

COMMENT GUILLON PAYA LE CAPITAINE ANGLAIS ET CE QUI ARRIVA ENSUITE

La « Batracienne » était amarrée au quai à peu de distance du steamer. Nos gens eurent tôt fait de l’atteindre. Ils utilisèrent une petite échelle de fer scellée dans un renfoncement du warf et se glissèrent l’un après l’autre par l’étroite ouverture rectangulaire déjà connue des lecteurs.

Par politesse, Guillon s’était effacé après avoir ouvert la porte de tôle. Il entra le dernier, sans que ses compagnons se fussent aperçus de la gymnastique rapide à laquelle il venait de se livrer dans leur dos. Puis il referma la porte.

Le capitaine anglais, qui visitait l’intérieur de l’engin pour la première fois, promena dans la chambre aux cloisons métalliques un regard circulaire tout chargé d’étonnement.

— Curieux, très curieux en vérité, dit-il. Il faut, monsieur l’ingénieur, que vous ayez le cerveau rudement bien organisé pour avoir imaginé une machine pareille ! Dommage qu’elle se soit arrêtée en chemin ! Comment est-ce que cela fonctionnait ?

— D’une manière infiniment simple, répondit Guillon dont le sourire s’élargissait de seconde en seconde. Tenez, prenez ce levier à pleine main…

L’Anglais s’exécuta.

— Tirez à vous d’un seul coup, poursuivit l’inventeur.

L’homme au nez crochu tira…

— Aôh ! brama-t-il presque aussitôt.

— Miracle ! crièrent en même temps sir Barcling et miss Helen.

Les rouages du mécanisme venaient de se mettre en mouvement ! Au-dessus du plafond, les pales ronflaient !… La coque trépidait, se balançait, tandis que les habitants de la nacelle éprouvaient l’impression qu’on a dans un ascenseur qui monte…

— Nous nous élevons en l’air, déclara l’ingénieur ; regardez, captain…

L’Anglais courut à un hublot et frémit. Sous lui, à trente mètres de profondeur, il apercevait son steamer, et le quai, et les maisons de la ville ! Il se retourna d’un bloc, les yeux dilatés de stupeur, et haleta :

— Comment ! Comment !…

— J’avais largué les amarres avant d’entrer, expliqua Guillon. Notre voyage continue.

— Aôh ! brama de nouveau le captain, no ! no ! no ! Redescendons !

Il se précipitait vers le levier de commande pour le ramener à sa position première. L’inventeur l’arrêta :

— Touchez pas ! Vous nous feriez casser la figure ! Ce n’est pas ce levier-là pour la descente.

— Lequel ? jappa l’Anglais.

— Je vous le dirai tout à l’heure… quand nous aurons réglé notre petit compte… Car nous avons un compte à régler, n’est-ce pas ?

— Vous me devez dix mille dollars, parfaitement !

— Je vous les dois, c’est un fait. Asseyez-vous donc, cher monsieur…

Le captain, soit crainte, soit colère, soit les deux, tremblait sur ses jambes maigres. Il se laissa tomber dans un des fauteuils à pivot. Guillon se campa devant lui.

— Voici, dit-il, où nous en sommes : la « Batracienne » prend de l’altitude, et dans un instant elle s’éloignera de Tuxpan à la vitesse de trois cents milles à l’heure. Voulez-vous nous accompagner au pôle Alpha, cher monsieur ?

— Jamais de la vie !

— Alors, pour vous redescendre, je vous demande dix mille dollars.

— Vous dites ?

— Je pourrais, remarquez-le, vous en demander le double, mais je suis bon garçon…

— Dix mille dollars !

— Hé ! vous êtes libre de refuser ! Sir Barcling, ayez donc la bonté de préparer deux reçus, un pour monsieur, un pour moi…

Sir Barcling, depuis quelques secondes, laissait paraître une joie immense.

— Comment se fait-il que l’appareil remarche ? questionna-t-il.

— Nous avons dépassé depuis longtemps l’équateur Alpha, répondit Guillon ; comprenez-vous, maintenant ?

— Misérables ! rugit le captain. Vous abusez de la situation !

— Mais non, fit l’inventeur ; nous vous rendons la monnaie de votre pièce. Quoi de plus naturel ?

L’Anglais baissa la tête. Il était vaincu. Peu après, sir Barcling lui présentait un reçu de dix mille dollars qu’il signait, et Guillon en signait un autre. L’échange des papiers eut lieu sous l’œil narquois de l’Américain et de sa fille.

— Et maintenant ? grimaça le captain, allez-vous redescendre ?

— Un peu de patience, pria l’ingénieur. Si je vous ramenais à notre point de départ, vous pourriez être tenté de crier, d’ameuter vos matelots contre nous… Souffrez que je vous relâche un peu plus loin…

Ayant ainsi parlé, Guillon se mit à la commande de direction de la « Batracienne » et pointa vers le large. Il avisa bientôt un chalutier à vapeur, manœuvra pour le survoler et redescendre peu à peu…

Lorsque la machine aérienne ne fut plus qu’à quelques mètres de la mâture, l’ingénieur ordonna à Coucouhan de dérouler une corde hors de la nacelle.

— Je ne vous retiens plus, dit-il au captain.

Ce dernier se risqua sur le câble et descendit parmi les exclamations ahuries des marins du chalutier.

— Des fusils ! Des revolvers ! hurla-t-il dès qu’il eut touché le pont. Feu sur ces bandits ! Feu !… Tuez-les !…

Les matelots étaient plus curieux de savoir ce qui s’était passé qu’enclins à brûler des cartouches. Tandis que le captain leur narrait sa mésaventure, la « Batracienne » s’élevait de nouveau, s’éloignait…

Bientôt, revenue à sa direction première, elle abandonna l’océan et survola les terres.

Sous les voyageurs ravis, les paysages mexicains défilaient à grande allure. Sir Barcling avait recouvré sa confiance et sa sérénité.

— Et moi qui avais un moment douté de votre science ! dit-il à Guillon. Excusez-moi, je vous prie. Est-ce que vous prévoyez d’autres difficultés ?

— Je pense, répondit l’ingénieur, que nous atteindrons directement le pôle. Mais nous manquons de vivres, et force nous sera de faire halte dans quelque ville pour nous approvisionner.

La « Batracienne » filait à une allure impressionnante. Moins de deux heures après son départ de Tuxpan, elle atteignit un point d’où nos gens pouvaient apercevoir l’océan Pacifique. Il était temps de descendre… Justement une grande et belle route développait son ruban gris dans une plaine verdoyante. Guillon manœuvra de telle sorte que l’appareil toucha bientôt le sol et, redevenu voiture automobile, roula sur la route.

Peu après, le véhicule faisait dans Mazatlán une entrée sensationnelle.

Des cris de surprise, d’admiration, de curiosité s’élevaient sur son passage, et les passants se ruaient derrière elle dans l’espoir qu’elle allait s’arrêter et qu’ils pourraient la contempler à loisir.

Effectivement, l’étrange mécanique stoppa sur une place, non loin du port, et les voyageurs descendirent.

Sans s’inquiéter de la foule, ils se dirigèrent vers les magasins de comestibles les plus rapprochés et firent emplette de boîtes de conserves, de biscuits, de sucre que Coucouhan mettait dans un grand sac.

Leur marché terminé, ils retournèrent à la « Batracienne ». Ils constatèrent alors que celle-ci était entourée de soldats en armes, qui maintenaient les badauds à distance.

— Très bien, cela, approuva Guillon. Le gouverneur de Mazatlán est un homme aimable.

L’ingénieur achevait à peine d’articuler ces mots qu’un personnage moustachu, vêtu d’un uniforme chamarré, s’avança, salua…

— Honorables caballeros, dit-il, vous êtes étrangers ?

— Je suis Français, oui, répondit Guillon ; et monsieur et mademoiselle sont Américains… Quant à notre domestique, je ne sais exactement quel est son pays d’origine…

— N’importe, sourit le personnage. Je suis, moi, le directeur des douanes du Sinaloa. Votre voiture est étrangère aussi ?

— Elle est française.

— Bon. Vous avez votre acquit ?

— Plaît-il ?

— L’acquit des droits d’entrée ? Les autos étrangères payent dix piastres par cheval-vapeur à la douane… Montrez-moi votre acquit…

— Mais ce n’est pas une auto ! se récria Guillon.

— Ça vole, compléta sir Barcling.

— Aéro, dans ce cas ? dit le fonctionnaire. Le tarif est de douze piastres par cheval…

Guillon, que la véhémence du Mexicain divertissait fort, haussa les épaules.

— Nous n’avons rien payé et nous ne payerons rien parce que nous ne devons rien, assura-t-il. Notre appareil marche sans essence, sans charbon, sans moteur. Nous nous confions aux courants Alpha…

— Électrique, alors ?

— Pas du tout. Venez voir.

Le directeur des douanes pénétra dans la nacelle, considéra les rouages et se gratta la tête.

— Oui, dit-il, tout à fait curieux… Il faut que le cas soit soumis au conseil supérieur des douanes… Je vais écrire à Mexico… Et, en attendant, vous resterez ici…

Sir Barcling tressaillit.

— Pas de ça ! Rester ici ? Mais nous sommes pressés, nous ! Voyons, taxez-nous comme auto, ou comme avion…

— Impossible, messieurs, j’ai de la conscience.

— Ou comme auto et comme avion…

— Impossible.

Guillon s’informa :

— Votre conseil supérieur en aura-t-il pour longtemps ?

— Peut-être pour un mois, peut-être pour trois, peut-être pour six… Je ne puis dire…

— Sapristi ! sursauta l’ingénieur.

— Je vais vous verser une caution et nous poursuivrons notre voyage, suggéra sir Barcling.

Les yeux du Mexicain s’illuminèrent d’une flamme d’agacement.

— Impossible, articula-t-il pour la troisième fois.

Et, tournant les talons, il sortit de la nacelle, donna, des ordres à l’officier qui commandait le détachement de soldats.

Aussitôt ceux-ci se mirent à l’ouvrage. Délaissant leurs armes pour des marteaux, des piquets et des cordes entassés dans une petite charrette, ils emprisonnèrent la « Batracienne », l’attachèrent comme un animal vivant, de telle sorte que toute remise en marche devenait impossible.

Sir Barcling, miss Helen et Guillon, navrés, se mirent en quête d’un hôtel. Seul, Coucouhan paraissait indifférent à cette immobilisation forcée.

À quelques jours de là, un paquebot de la Pacifie Steam Navigation Company entrait dans le port de Mazatlán.

Les matelots, à peine à terre, se répandirent dans les estaminets de la ville et commencèrent à dépenser en vins et en liqueurs l’argent gagné pendant la traversée.

Au nombre des buveurs se trouvaient trois hommes de notre connaissance. Ils s’appelaient Koffer, Zéphir et Le Singe.

Depuis leur départ de La Pallice, ils n’avaient guère parlé que du pôle Alpha, des mines de platine et du moyen de se rendre maîtres des richesses fabuleuses à la conquête desquelles d’autres hommes qu’eux-mêmes étaient partis.

Qu’était devenue la « Batracienne » depuis le jour où ils l’avaient vue s’envoler ?

Dans les ports où le paquebot avait fait escale, les trois flibustiers s’étaient évertués à se renseigner. Mais nul n’avait pu leur donner de nouvelles de la machine volante…

Les journaux restaient muets sur le voyage de l’ingénieur et de ses compagnons.

Koffer et ses deux acolytes venaient de sortir d’un bar, et ils se posaient, en marchant, pour la millième fois, la seule question susceptible de les intéresser, lorsque, étant arrivés à une place, ils s’arrêtèrent net et se frottèrent les yeux.

CHAPITRE XII

DOUBLE ATTAQUE BRUSQUÉE

— Ah ! par exemple ! tressaillit Koffer.

— Le… la… est-ce que je rêve ? bredouilla Zéphir.

— C’est elle ! La « Batracienne » ! frémit Le Singe.

Ils se ruèrent littéralement vers l’appareil pour le considérer de près. Ils en firent le tour, en palpèrent les tôles et les cordes qui formaient au-dessus de la coque un réseau serré. Puis ils interrogèrent, en mauvais espagnol, le factionnaire commis à la garde de l’engin :

— Que s’est-il passé ?

Le soldat, à qui la consigne interdisait de parler au public, fit signe aux trois hommes de s’éloigner. Les aventuriers obéirent à regret, puis ils se dirent que les habitants de Mazatlán devaient être renseignés… Effectivement, le premier auquel ils s’adressèrent leur narra par le détail l’arrivée des voyageurs et leurs démêlés avec le directeur des douanes.

— Si bien, conclut Koffer, que la machine n’est pas détraquée ?

— Eh ! si elle l’était, répondit l’homme, l’aurait-on emmaillotée de câbles ?

— Et ses propriétaires ? questionna Zéphir.

— Ils se morfondent à l’Hôtel de la Sierra, en attendant que leur affaire soit réglée par l’administration de Mexico.

— Les pauvres gens ! s’apitoya faussement Le Singe.

Les trois compères, ayant salué le Mexicain, s’éloignèrent en dissimulant leur joie. Dès qu’ils furent dans un endroit écarté :

— Tout nous favorise, exulta Koffer. Nous n’avons pas perdu une minute depuis notre départ de France ; l’adversaire ignore notre présence dans cette ville, et, de plus, nous avons du temps devant nous pour opérer.

Il ajouta :

— Naturellement, nous ne retournons pas à bord du steamer…

— La gendarmerie pourra nous contraindre à regagner le paquebot, fit observer Zéphir.

— Oui, mais nous allons commencer par quitter la ville, ricana Le Singe.

Les flibustiers, le soir même, se retiraient dans un bois touffu, à quelques kilomètres de Mazatlán. L’idée qu’ils pourraient, avec un peu de chance, atteindre bientôt le pays du platine et devenir multimillionnaires leur communiquaient une fièvre bienheureuse. Ils tinrent conseil pour arrêter la manière dont ils s’empareraient de la « Batracienne ».

— De nuit, cela va sans dire, sourit Koffer.

— Il faudra sauter sur la sentinelle et la bâillonner…

— Et l’emmener avec nous… On la jettera à la mer…

— Ou on la déposera dans quelque îlot si elle est bien sage.

— Mais la mise en marche du mécanisme ?

— D’une simplicité enfantine, assura Koffer : un levier à déplacer… Je tiens ce renseignement de la bouche même de Guillon. Et pas besoin de s’occuper de la direction ; ça va droit au pôle.

Le Singe et Zéphir parurent frappés de ce détail. Ils s’étendirent sur la mousse et déclarèrent qu’ils allaient dormir. Ils souhaitèrent bonne nuit à Koffer, qui s’étendit à son tour et ne tarda pas à se livrer au sommeil.

Cependant, ses deux acolytes, l’entendant ronfler, rouvrirent les yeux et, se rapprochant l’un de l’autre pour pouvoir causer à voix basse :

— Dis donc, fit Le Singe, j’ai une idée.

— Moi aussi, dit Zéphir.

— Je parie que c’est la même ?

— Probable.

— L’appareil ira droit au pôle…

— Oui.

— Plus besoin de lui, dans ce cas.

Lui, c’était Koffer, que les deux personnages détestaient, au fond, parce qu’il leur avait toujours témoigné du mépris. Ils savaient fort bien que si le chef les avait emmenés avec lui, ce n’était pas dans le but de les enrichir, mais seulement parce qu’il ne pouvait se passer de leur aide.

— À nous deux, poursuivit le Singe, nous viendrons parfaitement à bout de l’entreprise.

— C’est ce que j’allais dire, assura Zéphir.

Les yeux des deux aventuriers luisaient dans l’ombre.

— Il dort, remarqua encore Zéphir ; ce serait peut-être le moment ?

— Non, non, souffla Le Singe. Pas d’imprudence… Laisse-moi faire… Tu verras demain.

Le dialogue prit fin sur ces mots, et bientôt il y eut sous les arbres trois respirations sonores.

Le lendemain, Koffer s’éveilla le premier. Il secoua ses compagnons.

— Allons, ouste, debout ! ordonna-t-il. N’oubliez pas que nous avons à surveiller la sortie des navires…

Ils s’orientèrent, quittèrent le bois et gagnèrent la côte, qui n’était qu’à vingt minutes de marche. Ils se restaurèrent dans un village de pêcheurs et allèrent se poster au creux d’un rocher, à mi-hauteur d’une gigantesque falaise d’où la vue s’étendait jusqu’aux îles Tris Marias.

Vers le soir, ils aperçurent, dans la lumière dorée, le paquebot de la Pacifie Steam Company qui sortait majestueusement du port de Mazatlán.

— Bon voyage ! s’écria Koffer. Maintenant, à l’œuvre !

Ils quittèrent, tous les trois, leur poste d’observation et se dirigèrent sans hâte vers la ville.

Comme la nuit tombait, et qu’ils marchaient à la file indienne dans un étroit sentier surplombant la mer, Le Singe empoigna soudain Koffer et le poussa dans le vide…

Un cri aigu troua le crépuscule… Il y eut quelque part en bas le bruit sourd d’un corps tombant dans l’eau, puis plus rien…

— Et voilà, fit Le Singe.

— Tu es un as, admira Zéphir. Marchons.

Une demi-heure plus tard, ils arrivaient à Mazatlán. Les rues, qu’éclairaient faiblement de rares réverbères, étaient silencieuses.

Les deux hommes atteignirent la grande place au bout de laquelle s’ouvrait un boulevard descendant vers le port.

Au centre de la place, la « Batracienne » formait une tache noire aux vagues reflets métalliques. À trois pas, et à gauche, une autre tache plus petite. C’était le factionnaire.

Le Singe et Zéphir manœuvrèrent pour mettre l’engin entre eux et le soldat qu’ils se proposaient d’assaillir.

Puis ils rampèrent sans bruit, l’oreille et les muscles tendus, mouchoir aux dents…

La sentinelle ne voyait rien, n’entendait rien… Elle eut un frémissement galvanique en se sentant saisie aux jambes et tirée en arrière… Elle perdit l’équilibre, lâcha son arme, se débattit d’instinct, voulut appeler au secours…

Mais déjà Le Singe lui avait passé un bâillon et Zéphir la ligotait. Ils soulevèrent ensuite leur victime, l’enfournèrent comme un colis dans la « Batracienne » dont ils eurent tôt fait d’ouvrir la porte…

— Les cordes ! dit Zéphir.

Ils étaient, l’un et l’autre, munis de couteaux affilés, et ils tranchèrent nerveusement les câbles, en commençant par ceux qui retenaient les pales…

Alors, il se passa quelque chose d’inattendu et de prodigieux.

Les pales se mirent à tourner en ronflant… Elles giflèrent Zéphir et Le Singe, les envoyèrent rouler à quinze pas tandis que la « Batracienne » bondissait, ruait, arrachait les piquets plantés autour d’elle et, libérée de ses entraves, traversait la place, disparaissait vers le boulevard.

Des hurlements lointains parvinrent aux deux aventuriers qui se remettaient avec peine sur leurs jambes.

— Le coup est manqué ! gémit Le Singe.

— Sauvons-nous, dit Zéphir.

Ils prirent la fuite avec autant d’agilité que le leur permettait l’engourdissement provoqué par leur chute précédente, et ils coururent longtemps dans la nuit, au hasard, tremblant d’être poursuivis, ahuris de cette aventure qu’ils n’arrivaient pas à s’expliquer, mais qui leur ôtait l’espoir d’acquérir les fameuses richesses du pôle.

La scène qu’on vient de voir s’était déroulée à onze heures moins dix.

À onze heures, un caporal et un soldat débouchaient sur la place ; ils venaient relever de sa faction le gardien de la « Batracienne ».

En n’apercevant plus ni l’homme, ni l’appareil, le caporal se frotta les yeux. Il heurta du pied un objet dur qui était un fusil… Alors, une lueur se fit dans l’esprit du gradé.

— Alarme ! cria-t-il, alarme !

Des gens accouraient du port. Ils parlaient tous à la fois, bramaient plutôt, et de leurs phrases entrecoupées il ressortait qu’ils étaient marins pêcheurs et qu’ils avaient failli être écrasés par « l’automobile infernale » des étrangers.

— Elle a franchi le quai comme une flèche, assurèrent-ils, et elle a poursuivi son chemin sur l’eau en bousculant des barques au passage… Elle est montée par des bandits qu’on devrait fusiller !

— Pourquoi n’a-t-on pas gardé à vue le Français et l’Américain ?

— Et le sauvage avec ?

Aucun des plaignants ne doutait que Guillon, sir Barcling et Coucouhan ne fussent dans la « Batracienne ». Le caporal s’en fut prévenir son sergent, lequel prévint son lieutenant, lequel alla renseigner le capitaine de la compagnie, lequel téléphona directement au gouverneur.

Ce dernier, dès qu’il sut le départ de la « Batracienne », entra dans une colère folle.

— Le patron de l’Hôtel de la Sierra est complice, clama-t-il. Il n’eût pas dû laisser sortir de chez lui les voyageurs, dont il n’ignorait point la situation. Qu’on l’arrête !

Une escouade de policiers, aussitôt mobilisée, s’achemina vers l’hôtel. Le patron, réveillé en sursaut par le garçon de service, manifesta une stupeur sincère en se heurtant aux agents dans le corridor.

— En prison, misérable ! dit le brigadier. L’hôtelier sentit ses jambes se dérober sous lui.

— Qu’ai-je fait ? demanda-t-il.

— Vous le savez bien ! L’ingénieur français et ses compagnons se sont sauvés…

— Allons donc !

— Et j’arrête votre garçon aussi. C’est lui qui leur a ouvert la porte.

— Moi ? sursauta le domestique. Je vous jure que non, messieurs. Je vous donne ma parole que nul n’est descendu des chambres cette nuit…

Cette protestation d’honnêteté paraissait si peu feinte que le brigadier éprouva le besoin de vérifier.

Ayant laissé le patron et son serviteur à la garde de deux agents, il monta avec les autres au premier étage après s’être fait indiquer les numéros des chambres qu’occupaient les étrangers.

Ils frappèrent d’abord à celle de Guillon… L’ingénieur, aussitôt éveillé, demanda :

— Qui est là ?

— Ouvrez, au nom de la loi ! répondit le brigadier.

Guillon alla ouvrir. Les agents, visiblement surpris, le saluèrent.

— Vos amis sont-ils là aussi ? questionna leur chef de file.

— Certainement, dit l’inventeur.

— Voyons !

Sir Barcling, miss Helen et Coucouhan, successivement réveillés de la même manière, parurent bientôt, vêtus à la hâte.

— Pourquoi ce tintamarre ? s’informa l’Américain.

Le brigadier ne satisfit pas directement la curiosité de sir Barcling et de ses compagnons.

— Qui donc, demanda-t-il, a assailli la sentinelle sur la place ? Et qui donc a mis en marche votre voiture ?

— Vous dites ? s’écrièrent Guillon, Barcling et miss Helen.

— Elle est partie, déclara le policeman.

— Partie ! C’est impossible !… Elle était attachée !

— Oui, mais elle n’est plus en bas, et nous avons des témoins. Suivez-moi, messieurs et mademoiselle !

— Partie ! répétèrent-ils.

Ils s’entre-regardèrent, avec un vertige d’effarement dans les prunelles et, mécaniquement, ils descendirent l’escalier.

CHAPITRE XIII

POUR QUI AVAIENT TRAVAILLÉ ZÉPHIR ET LE SINGE

Devant l’Hôtel de la Sierra, la foule s’était amassée pour huer le patron de l’établissement, qu’elle croyait, elle aussi, complice de la fuite de l’ingénieur et de ses amis.

Dès que parut le pauvre diable, des cris de mort partirent de tous côtés, les poings se tendirent, les yeux étincelèrent. Mais ces exclamations furieuses se convertirent brusquement en un « ah ! » d’immense stupeur…

Le Français, l’Américain, la jeune miss et le sauvage apparaissaient à leur tour ! Ils n’étaient pas partis ! Ils semblaient pour le moins aussi étonnés que les spectateurs de cette scène policière.

Ces derniers, instantanément retournés, acclamèrent les étrangers et leur firent cortège jusqu’au bureau du juge instructeur municipal, où le gouverneur en personne s’était rendu pour interroger l’hôtelier, car l’affaire était grave et il fallait tâcher de rattraper les fugitifs.

On devine de quelle surprise fut saisi le premier magistrat de Mazatlán lorsqu’il vit arriver Guillon, sir Barcling, miss Helen et Coucouhan. Il crut d’abord que ses agents avaient réussi à barrer la route à la « Batracienne », et il les félicita. Dès qu’il sut qu’il n’en était rien :

— Mais alors ? fit-il en se tournant vers l’ingénieur.

Celui-ci, qui avait recouvré tout son sang-froid pendant le trajet de l’hôtel au bureau, déclara :

— Nous sommes navrés autant que vous de ce qui vient de se produire, et je souhaite ardemment que nous rattrapions le ou les malhonnêtes gens qui ont dérobé notre engin. Nous vous aiderons de tout notre pouvoir à les rejoindre. Quelqu’un sait-il comment les choses se sont passées ?

De nombreux témoins défilèrent. Ils furent unanimes à déclarer que la « Batracienne » s’était élancée du quai dans l’eau et qu’elle avait poursuivi sa course à fleur de vagues, au risque de provoquer le naufrage de plusieurs barques. Guillon tressaillit.

— Elle ne volait donc pas ? demanda-t-il.

— Non, elle roulait sur le sol.

— Eh bien, nous pouvons la reconquérir, mais il ne faut pas perdre de temps… Disposez-vous d’un bâtiment rapide ?… Celui ou ceux qui montent la « Batracienne » ignorent apparemment le moyen de l’enlever de terre et de la diriger à leur gré. Je sais où elle va…

Ce fut au tour du gouverneur de tressaillir.

— Vraiment, vous le savez ? dit-il. Mais c’est un aveu de complicité, cela ! Je vous prends la main dans le sac…

— Pas du tout, protesta l’ingénieur. Livré à lui-même, mon appareil suit une direction unique.

— Laquelle ?

— Je ne vous le dirai pas.

— Ah ! Ah !

— Non, je ne vous le dirai pas, appuya Guillon. Parce que, si je vous le disais, votre premier soin serait de nous emprisonner et d’essayer de vérifier vous-même. Regardez-moi bien en face et lisez ma loyauté dans mes yeux. J’ai intérêt à retrouver ma voiture, et vous, vous avez intérêt à arrêter les coupables. Cette arrestation, c’est moi qui veux l’opérer. Embarquez-moi sur un bateau léger et rapide, et embarquez aussi mes compagnons. Je vous jure sur l’honneur que nous vous renverrons les misérables, après les avoir matés. Sir Barcling ici présent se fera un plaisir de vous verser une caution pour payer les fameux droits de douane. Mais, au nom du ciel, ne perdez pas de temps ; les minutes sont précieuses.

Le gouverneur parut frappé de ce langage.

— Soit, dit-il. Aussi bien vous ne partirez pas seuls et je vais placer des agents de police sur mon yacht, qui est justement sous pression. Que dis-je ? Je vous accompagne… Je me proposais de faire demain une tournée en mer, je l’avance de quelques heures, et voilà tout.

Du bureau municipal au port, il n’y avait qu’une assez faible distance. Le gouverneur donna le signal du départ et, moins d’une demi-heure plus tard, le yacht, ayant tout son monde à bord, larguait les amarres. Guillon monta sur la passerelle pour donner des ordres au timonier.

On a vu de quelle manière le Singe et Zéphir s’étaient débarrassés de Koffer pour n’être que deux à partager les milliards du pôle Alpha.

L’endroit du crime semblait bien choisi : pas d’habitations en vue, par conséquent pas de témoins. Une falaise à pic, haute de plus de trente mètres, par conséquent chute terrible. Point de baie dans le voisinage, par conséquent noyade certaine au cas où la victime ne périrait pas sur le coup.

Cependant, malgré toutes ces circonstances réunies, Koffer n’était pas mort.

Le cri qu’il avait poussé en se sentant précipité dans le vide était un cri de rage plus encore que d’effroi.

L’aventurier, l’espace d’une seconde, avait entrevu la chute sur les rochers du bas, mais presque aussitôt il était entré dans l’eau comme un caillou pesant…

La claque retentissante qu’il venait de recevoir en heurtant la vague lui importait peu. L’eau était profonde, elle amortissait rapidement le choc, et Koffer était bon nageur.

Il remonta à la surface, nagea sans se presser vers les rochers voisins.

Ceux-ci formaient une barrière lisse et verticale. Le flibustier se vit dans l’obligation de chercher une issue ailleurs.

D’issue, il n’y en avait nulle part. Mais Koffer, qui ne devait décidément pas périr dans cette aventure, éprouva bientôt une surprise qui lui arracha un second cri…

Il venait de rencontrer une barque ! Une barque vide, amarrée à un saillant de roche, et dont la présence en ce lieu sauvage indiquait la proximité de quelque repaire de contrebandiers.

Koffer se souciait peu de voir des figures nouvelles. Il se hissa dans la barque, détacha l’amarre et se confia aux courants marins.

Ceux-ci l’éloignèrent peu à peu de la côte. Sans doute la marée descendait-elle.

Transi de froid, claquant des mâchoires, mais assuré de ne se point noyer, Koffer considérait les lumières lointaines de Mazatlán et grommelait des imprécations à l’adresse de Zéphir et du Singe, lorsqu’un bruit étrange vint frapper ses oreilles…

C’était comme un ronronnement d’auto ou d’avion, mais à la fois plus sec et plus puissant… L’instant d’après le rescapé voyait surgir, dans la faible clarté tombant des étoiles, une grosse masse noire qui courait sur lui… Il frémit, chercha des rames pour tâcher d’éviter la collision, n’en trouva pas… D’ailleurs, en eût-il découvert qu’il ne s’en fût point servi…

La masse noire venait de foncer sur la barque et de la renverser… Koffer se retrouva dans l’eau… Des choses métalliques le frôlèrent, et dans les gestes éperdus qu’il fit d’instinct pour ne pas couler à pic, il agrippa un objet long et résistant qui flottait et courait tout à la fois…

L’aventurier se sentit aussitôt tiré, entraîné à grande allure. L’espèce de piquet de bois auquel il se cramponnait, le maintenait à fleur d’océan…

Alors Koffer revint de sa stupeur pour passer à une stupeur nouvelle…

Il était remorqué par la masse noire et ronflante. Et cette masse, il la reconnaissait parfaitement : c’était la « Batracienne » !

Sa première pensée fut que le Singe et Zéphir avaient réussi leur exploit et qu’ils étaient dedans.

— Les rattraper ! Me venger ! gronda-t-il.

Dans ce but, et aussi pour se tirer de l’eau qui semblait plus froide depuis que Koffer était transformé en bouée mouvante, le remorqué entreprit d’avancer le long du piquet, à la force des bras. Cette tâche demandait un effort considérable. Le personnage la mena à bien, atteignit la corde à laquelle le pieu était attaché, rampa le long de cette corde, toucha la coque de la « Batracienne », utilisa les gros boulons qui formaient autant de marchepieds, se casa comme il put sous les pales mouvantes. Il riait d’un rire muet, diabolique, féroce.

Lorsqu’il eut repris du souffle, il se saisit de son couteau, le mit entre ses dents et se déplaça sur les mains et les genoux, cherchant la porte. Celle-ci s’ouvrait aussi bien du dehors que du dedans.

On devine que le plan de Koffer était de pénétrer dans la « Batracienne » à l’improviste et de tomber sur ses ex-comparses, devenus ses ennemis…

Oh ! surprise…

La porte était ouverte !

L’aventurier s’engouffra dans l’ouverture, fonça en avant, s’arrêta net…

Il ne voyait rien, ni personne ! Il constatait maintenant seulement que pas une lumière ne brillait dans la chambre circulaire… Il fit un pas en avant, trébucha contre un corps étendu sur le plancher et tomba… Le corps, près de lui, se mit à bouger, et il y eut sous le plafond un gémissement étouffé…

Koffer se releva, chercha à tâtons le bouton de la lumière, le découvrit, le tourna… Une lampe s’alluma et le flibustier ouvrit de grands yeux…

Un soldat bâillonné gisait devant lui, pieds et poings liés. De Zéphir et du Singe, pas l’ombre ! Ce soldat le regardait, lui, Koffer, avec de la terreur au fond des prunelles.

L’aventurier se baissa, enleva le bâillon qui étouffait aux trois quarts l’homme, puis il interrogea :

— Que fais-tu ici ? Pourquoi y es-tu ? Où sont ceux qui t’y ont mis ?

Le soldat, un peu rassuré, narra l’agression, sur la place, et déclara que ceux qui l’avaient jeté dans la voiture étaient restés là-bas. Puis il demanda à son tour : « Où sommes-nous ? »

Au lieu de répondre, Koffer éclata d’un rire bruyant et saccadé, d’un rire de triomphe et de vengeance satisfaite. Puis il monologua :

— Ah ! Ah ! Ah !… Ils ont travaillé pour moi !… Ah ! Ah ! Ah ! Les milliards, c’est moi qui les encaisserai, et eux, ils resteront pauvres ! Pas besoin de les frapper ! Le dépit, quand ils sauront la réalité, les tuera bien tout seul ! Ah ! Ah ! Ah !

— Où sommes-nous ? questionna de nouveau l’homme.

— En mer, dit Koffer.

— Débarquez-moi quelque part…

— Te débarquer, mon garçon ? Oui, mais pas tout de suite…

« Demain, plus tard, quand nous serons suffisamment loin du Mexique…

— Eh ! comment rejoindrai-je alors mon pays ? Je n’ai pas d’argent…

— Aimes-tu mieux que je te jette à l’eau ? dit Koffer. Choisis ; moi, ça m’est égal…

L’homme fit la grimace et pria l’aventurier de le délier, car les cordes lui enserraient douloureusement les poignets.

— Non, non, non, refusa le bandit. Dors et fiche-moi la paix.

Toute l’attention de Koffer se reportait maintenant sur le mécanisme de la « Batracienne ». Et une stupeur s’emparait de lui, en constatant que les rouages et les leviers n’étaient pas disposés comme sur les dessins qu’il avait entrevus un jour, au hangar de Paris, alors qu’il ne se doutait pas encore de toute leur importance. Il n’osait déplacer le moindre organe, dans la crainte de détraquer l’ensemble du système ; il devinait que quelque factionnaire curieux avait dû s’amuser, là-bas, sur la place de Mazatlán, à faire mouvoir une pièce, et que cela, avait déterminé la mise en marche de la « Batracienne » dès qu’une partie des cordes qui la retenaient avaient été coupées…

— Après tout, se dit-il, la machine fonctionne comme cela. Elle me mène automatiquement au pôle, quoique à une vitesse réduite. Sachons nous contenter de ce résultat.

Koffer, ayant pris cette résolution, s’étendit sur un lit pliant et chercha le sommeil. Il était brisé de fatigue et de joie.

Le lendemain, comme il venait de s’éveiller et qu’il collait son visage au hublot, il frissonna violemment…

CHAPITRE XIV

LE DOUBLE PÉRIL

À moins de deux milles en avant de la « Batracienne », une ligne sombre barrait l’horizon… C’était la terre… L’engin courait vers cette terre-là ! Il allait la heurter, culbuter, s’écraser peut-être…

— Malheur de moi ! grinça Koffer.

Il fit rapidement le tour de la nacelle, s’arrêtant une seconde à chaque hublot pour voir où il se trouvait exactement. Tout à coup, il eut un second frémissement…

Là-bas, du côté de la haute mer, il venait d’apercevoir un bâtiment léger lancé à toute vitesse dans le sillage de la « Batracienne ».

— Je suis poursuivi ! proféra l’aventurier. Danger devant, danger derrière ! Ce yacht blanc, je le reconnais… En arrivant à Mazatlán, nous l’avons frôlé, et son pavillon, m’a-t-on dit, était celui du gouverneur. Que faire ? Que faire ?

Le triste personnage se prit la tête à deux mais. Puis, farouche :

— La « Batracienne » ne s’envolera-t-elle pas ?

Il se rua vers le mécanisme auquel il n’avait encore osé toucher et il tira à lui un levier au hasard…

Le ronflement des pales s’accentua aussitôt et aussi l’allure de la machine. Mais celle-ci ne s’éleva point en l’air.

— Misère et fatalité ! clama le bandit, je hâte le moment de la catastrophe !

Il voulut remettre le levier à sa position primitive, mais un cran d’arrêt qu’il ne savait pas manœuvrer l’en empêcha.

Alors il tourna des manettes, déplaça des balanciers, au hasard, désespérément… La « Batracienne » poursuivait sa route… Elle n’était plus maintenant qu’à trois cents yards de la côte. Le soldat mexicain, qui avait jusque-là suivi ce drame sans souffler mot, supplia :

— Déliez-moi ! J’ai les poignets meurtris ! Je ne veux pas mourir ! Délivrez-moi, au nom du ciel !

— Zut ! répondit Koffer.

— Par pitié !

— Je n’ai pas le temps ! Débrouille-toi… Bonsoir.

Le flibustier, galvanisé d’épouvante, car la terre était là, tout près, ouvrit nerveusement la porte au double loquet et disparut d’un bond. Ce que le sort lui avait donné, le sort l’obligeait à l’abandonner…

Cependant, sur le yacht, il y avait aussi de la fièvre et de la crainte.

Au départ de Mazatlán, Lucien Guillon, on l’a vu, s’était installé sur la passerelle, près du timonier.

L’ingénieur avait ordonné de mettre le cap franchement au nord-ouest, et de demi-heure en demi-heure il avait actionné un projecteur, dont le faisceau lumineux scrutait au loin les ténèbres.

La « Batracienne », hélas, demeurait invisible.

Guillon ne savait que penser. Il avait supputé la vitesse probable de l’engin qu’il s’agissait de rattraper et calculé mentalement, par simple soustraction et division, le temps qu’il faudrait pour y parvenir. Ce temps était largement révolu, et toujours rien. Que conclure, sinon que la « Batracienne » avait fait naufrage ?

Un peu avant l’aube, le timonier avait exprimé une opinion qui n’était que trop fondée :

— Savez-vous bien, monsieur, que si nous continuons, nous irons heurter les côtes de Californie ? Nous ne devons plus être très éloignés du cap Palmo… Ne conviendrait-il pas de ralentir ?

— Le plus tard possible, répondit l’ingénieur. Épuisons toutes nos chances…

La course avait donc continué. Et au petit jour, alors que Guillon commençait à désespérer, voici qu’une masse mouvante lui était apparue… On ne pouvait s’y tromper, c’était la « Batracienne » !

Sir Barcling, sa fille et le gouverneur sortaient de leurs cabines à ce moment-là.

— Eh bien ? demandèrent-ils.

Guillon, pour toute réponse, étendit le bras en souriant. Les spectateurs s’émerveillèrent.

— Oui, mais, remarqua tout aussitôt le gouverneur, il y a la terre devant nous ! Votre appareil va s’y écraser s’il ne s’arrête à temps.

— C’est pourtant vrai, tressaillirent sir Barcling et miss Helen.

Cette perspective assombrit Guillon et redoubla la curiosité des hommes d’équipage et des agents de police massés sur le pont du yacht. Qu’allait-il se passer ?

Guillon colla sa bouche au porte-voix qui communiquait avec la chaufferie :

— En avant toute ! ordonna-t-il.

Le bâtiment léger, docile à l’accélération de l’hélice, fila rapidement sur l’eau moirée… Tous les regards étaient concentrés sur la « Batracienne ».

— Il me semble que quelqu’un vient de se jeter à l’eau, dit miss Helen.

Les voisins ne s’arrêtèrent pas à ces paroles de la jeune fille. Ils attendaient le choc de l’appareil contre les rochers jaunes qu’éclairait le soleil levant… Un cri de surprise jaillit bientôt de toutes les poitrines…

— Oh !…

Ces rochers n’étaient pas des rochers ! La masse jaune et brillante, c’était une plage sablonneuse ! La « Batracienne » venait de sortir de l’eau, et elle roulait sur cette plage-là, en atteignait le sommet, disparaissait derrière une dune…

— Débarquons ! cria Guillon. La poursuite continuera à terre !

Dix minutes plus tard, les passagers du yacht sautaient dans les canots du bord et atteignaient la plage.

Ils se ruèrent sur les traces des roues, escaladèrent la pente, et virent, au loin, la « Batracienne » qui se dandinait à travers champs. Des paysans matinaux la poursuivaient aussi, et leurs clameurs se mêlaient au ronflement des pales.

— Une bonne prime à qui touchera le premier au but, dit le gouverneur.

Les agents de police se précipitèrent en avant. Tandis qu’ils couraient à en perdre le souffle, le soldat mexicain qu’emportait la voiture infernale essayait de se débarrasser de ses liens.

Koffer avait laissé son couteau sur un fauteuil. Le voyageur, malgré lui, saisit cette arme avec les dents et, travaillant de la tête et des épaules, il réussit à couper la corde qui lui enserrait le bras droit…

Encouragé par ce premier succès, le pauvre diable s’attaquait à la corde du bras gauche, lorsqu’il fut violemment précipité contre la cloison de la nacelle. Il tomba et s’évanouit.

À quelques centaines de mètres en arrière, ceux qui s’acharnaient à la poursuite de la « Batracienne » firent retentir l’air d’exclamations sonores et joyeuses.

L’engin venait de s’empêtrer dans un fourré. Les pales cessaient de tourner, prisonnières qu’elles étaient des lianes et des ronces !

Un effort encore, et les agents de police entourèrent l’appareil. Puis vinrent les paysans, puis Guillon, Coucouhan, sir Barcling, miss Helen et le gouverneur.

— Arrêtez tout ce qui est dedans ! ordonna celui-ci.

Déjà, l’inventeur s’était coulé vers la petite porte d’accès. Il disparut, suivi de quatre agents, et ils reparurent tous les cinq presque aussitôt, ahuris de n’avoir trouvé qu’un seul homme, étendu et les yeux clos. Ils déposèrent sur l’herbe le soldat, qui revint de sa syncope au bout d’une demi-minute et raconta ce qui s’était passé.

— Extraordinaire ! opina le gouverneur ; les deux agresseurs nocturnes et le fugitif de la dernière heure appartiennent-ils à la même bande ? C’est ce que nous rechercherons lorsqu’ils auront été arrêtés tous les trois… Qu’on fouille la région ! Qu’on ne laisse aucune crique inexplorée ! Monsieur Guillon, et vous, sir Barcling, je vous offre l’hospitalité sur mon yacht, car j’imagine que votre « Batracienne » a subi des avaries…

— Détrompez-vous, sourit l’ingénieur. Un coup d’œil sur le mécanisme m’a rassuré tout à l’heure, et si les hommes ici présents veulent bien m’aider à tirer la machine du fourré…

Les agents et les paysans ne demandaient pas mieux. Ils s’attelèrent immédiatement : à la besogne et, qui tirant, qui poussant, dégagèrent la voiture.

L’Américain, sa fille, l’inventeur et le sauvage saluèrent alors l’assistance et passèrent dans la nacelle, dont ils refermèrent la porte. Dix secondes plus tard, l’appareil quittait le sol, s’élevait verticalement dans les airs où il s’immobilisait comme pour dire adieu aux spectateurs d’en bas.

Puis, brusquement, il fila vers le nord-ouest et disparut derrière la cime des grands arbres de la forêt de Santiago.

Deux jours durant, les agents de Mazatlán parcoururent le district en tous sens pour retrouver le personnage mystérieux qui s’était évadé de la « Batracienne ».

Le soldat mexicain avait donné le signalement complet de Koffer. Mais pas plus de Koffer que dans la main.

En désespoir de cause, le gouverneur et ses subalternes revinrent au yacht et levèrent l’ancre. Ils pensaient que celui qu’ils avaient cherché en vain s’était noyé. Or, le flibustier vivait.

Tandis que les poursuivants débarquaient sur la plage, Koffer avait nagé parallèlement à la côte, sans qu’on prît garde à lui, car toute l’attention se portait alors à l’intérieur des terres.

À un demi-mille à l’est de la plage se dressait, un chaos de rochers. Endroit tout désigné pour le refuge. Le nageur atteignit et contourna ce chaos et… fut cueilli par trois hommes qui montaient une barque et pêchaient au filet.

L’aventurier ne savait encore s’il avait affaire à des gens sympathiques ou à des ennemis. Il cherchait une fable à débiter pour expliquer sa présence en ce lieu, quand l’un des trois hommes s’écria :

— Ah ! par exemple !… Quelle étrange ressemblance !

Koffer regarda celui qui s’exprimait ainsi et sursauta à son tour.

— Pas possible ! Est-ce que je rêve ?… Klein ? Arthur Klein ?

— Koffer ! C’est Koffer !

— Que fais-tu ici ? Je te croyais aux États-Unis !

— Et moi je te croyais en France ! Quelle idée de se baigner tout habillé dans le Pacifique ! Tu as fait naufrage ?

— Oui… Non… C’est-à-dire… je suis poursuivi, comprends-tu ?

Le dénommé Klein ouvrit de grands yeux.

— Poursuivi par qui ? Tu rêves ? Je ne vois personne…

— Et ce yacht ! balbutia Koffer en désignant un gracieux bâtiment peint en blanc, ne l’aperçois-tu pas ?

— Tu es fou, mon vieux ? C’est le mien, dit Klein.

— Le tiens ? hurla le fugitif. Ce n’est pourtant pas toi qui me donnais la chasse tout à l’heure, alors que j’étais dans la nacelle diabolique ?

— Nacelle diabolique !… Mon pauvre vieux, tu es complètement fou, s’apitoya Klein.

À ce moment, des cris nombreux et prolongés montèrent de terre. Koffer frissonna.

— Là ! Entends-tu ? dit-il. Je ne suis pas fou ! La meute est là-bas, sur une fausse piste… Tu as un yacht ? Profitons-en. Rends-moi cet immense service, camarade… Amène-moi à bord de ton bâtiment et filons. Filons, je te dis, je te narrerai mon histoire quand nous serons au large.

Klein était trop surpris et trop intrigué pour refuser. Les deux pêcheurs qui avaient assisté sans mot dire à cette scène prirent les avirons, et le canot se rapprocha du yacht.

Bientôt Koffer, Klein et les rameurs escaladèrent le bastingage du petit vapeur, et ce dernier s’éloigna de la côte.

Koffer aperçut l’autre yacht, celui du gouverneur, ancré devant la plage. Il le désigna à Klein et se mit à rire nerveusement, d’un rire de délivrance.

— Sans toi, dit-il ensuite, j’étais pris. Ah ! tu me sauves la vie.

Klein ne comprenait toujours pas. Koffer alors lui conta ses aventures en commençant par ses fiançailles avec miss Helen Barcling. Lorsqu’il fut au bout de son rouleau :

— Et toi, lui dit-il, à ton tour de me renseigner. Que fais-tu sur ce yacht, et où vas-tu ?

CHAPITRE XV

CE QUE FAISAIT KLEIN SUR LE YACHT ET OÙ IL CONSENTIT À ALLER

En guise de réponse, Klein plongea les mains dans ses poches, bomba le torse, enfla les joues, cligna des yeux et sifflota un air guilleret.

— Comprends-tu ? dit-il à Koffer.

— Pas du tout, déclara ce dernier.

— Aurais-tu perdu ta vivacité d’esprit ?

— Fais comme si j’étais obtus…

— Regarde mes vêtements… Que dis-tu de l’étoffe dont ils sont fabriqués ?

— C’est une belle étoffe…

— Et mes chaussures ?

— Ce sont des chaussures magnifiques…

— Et ma casquette ?

— Elle me fait envie.

— Et ceci ?

Klein venait de libérer ses mains et il les tendait au rescapé. Celui-ci vit de grosses bagues rehaussées de diamants.

— Bigre ! s’exclama-t-il, tu as hérité ?

— Bravo ! s’épanouit Klein. Je te retrouve. Eh oui, vieux fellow, je mène l’existence d’un riche gentleman ; je suis mon maître, je me promène au gré de ma fantaisie ; je commande à mon équipage, je dépense sans compter dans les villes où me conduit mon caprice… Je t’avais écrit à Paris pour te laisser pressentir mon changement de situation, mais tu n’as pas reçu ma lettre…

— Détrompe-toi, dit Koffer. Tu me parlais d’un milliardaire au service duquel tu étais depuis quelques années, et qui devait te coucher sur son testament… Parbleu, je devine, je devine même très bien ! Le milliardaire dort du dernier sommeil, hein ? Et celui qui l’a aidé à partir pour l’autre monde n’est pas loin de moi ? Hé ! hé ! hé ! ah ! ah !

Klein feignit de s’offenser de ce rire.

— Pour qui me prends-tu ? grimaça-t-il. Harry Bloodford est mort, sans doute, mais je n’y suis pour rien.

— Ah ! bah ! douta Koffer.

— Faut-il te le jurer sur l’honneur ?

Koffer éclata de nouveau d’un rire saccadé.

— Oui, concéda Klein, le mot détonne un peu dans ma bouche. Cependant, mon vieux c’est la vérité vraie. Il y a deux ans, le patron qui s’ennuyait comme seul peut s’ennuyer un neurasthénique, avait acheté à un imprésario du Nebraska une espèce de grand singe qui était peut-être un homme, attendu qu’il remuait les lèvres et parlait un langage inconnu. Ce singe – ou cet homme – avait de longs cheveux roux, de grands yeux bleus excessivement mobiles et il était vêtu d’une casaque jaune des plus comiques. Sir Bloodford commença par lui donner des biscuits à travers les barreaux de la cage où l’animal était enfermé ; puis il le fit sortir de ladite cage et l’installa dans son bureau. Il apprit l’idiome guttural de son hôte, qu’il appelait Coucouhan, je ne sais pourquoi. Ce Coucouhan avait, au dire de l’impresario, été capturé en pleine mer à trois cents milles de San-Francisco, dans une embarcation de lianes tissées où il était aux trois quarts mort de faim. L’imagination de Bloodford, s’échauffant là-dessus, essayait en vain de se représenter le pays d’origine du sauvage.

« — J’ai une envie folle de découvrir ce pays, me confia un jour le milliardaire. Dans ce but, j’affréterai un ballon dirigeable ; j’emmènerai Coucouhan, pour qu’il me serve de guide dans la mesure où cela sera possible. Le médecin que j’ai consulté ne désapprouve point mon projet. Comme mon neveu Mac Cagnovel doit aussi m’accompagner, c’est à vous, cher Klein, que je laisserai la garde de mon hôtel et le soin de gérer mes affaires. Je vous sais un homme d’une belle droiture et je récompenserai à mon retour.

— Oh ! oh ! oh ! s’esclaffa Koffer.

— Ils partirent un beau matin, poursuivit Klein. Et ils ne sont jamais revenus. Et nul n’a pu savoir de leurs nouvelles. Pour moi, il ne fait pas de doute que Bloodford, son neveu, son ingénieur et ses hommes d’équipage n’aient péri, soit dans une tempête, soit victimes de Coucouhan ou des compatriotes de Coucouhan si les voyageurs ont atteint le but qu’ils se proposaient. Cette disparition a fait énormément de bruit à Baltimore ; les visites ont afflué à l’hôtel, et j’ai déclaré aux curieux que, puisque le silence s’obstinait à peser sur Bloodford et ses compagnons, j’allais partir à leur recherche. J’ai ramassé, grâce aux pouvoirs que m’avaient remis le patron, le plus d’or que j’ai pu et, nanti d’un nombre respectable de millions, je me promène depuis lors, sans hâte, sans fièvre, avec autant de béatitude que peut en avoir un homme de mon tempérament. Je suis riche, tu le vois, et désormais je n’ai plus à m’inquiéter de rien… Pourquoi hausses-tu les épaules ? Tu ne me crois pas ?

— Je te crois, je te crois, répondit Koffer. Seulement, à ta place, je me méfierais. Bloodford s’est moqué de toi, mon ami.

— Qu’en sais-tu ?

— Au lieu de se diriger vers le Pacifique ainsi qu’il te l’avait annoncé, il a pris une direction tout opposée.

— Qu’en sais-tu ?

— Il se promène, c’est certain, mais sur la terre ferme, incognito, en Europe.

— Mais qu’en sais-tu ?

— Ton Coucouhan, je le connais ; c’est lui qui se tenait dans la malle dont je t’ai parlé…

— Allons donc !

— Parole d’honneur.

Klein eut un rictus ironique et inquiet.

— Mais alors ? fit-il, mais alors ?… Mes millions… mon yacht… ma vie d’aventures insouciantes…

— Simple entr’acte, entr’acte éblouissant dans ta vie de ténèbres, articula Koffer.

Klein changea de couleur et ses mains eurent un tremblement. Son compère releva la tête, huma l’air, et, supérieur :

— Heureusement, tu m’as rencontré, dit-il. Je veux te faire milliardaire, moi, milliardaire pour tout de bon. Et lorsque tu posséderas la fortune colossale, Bloodford pourra revenir, tu lui restitueras ses dollars sans douleur… Il y a du platine au pôle Alpha, m’entends-tu ? Et je sais où est le pôle Alpha, m’entends-tu encore ? Et il ne dépend que de nous d’effectuer le voyage merveilleux… Nous trouverons là-bas des gens qui nous y auront précédés, et dont nous devrons nous débarrasser. Est-ce que cette besogne te fait peur ? Préfères-tu qu’un jour, qui est peut-être proche, la police t’arrête à la demande de sir Bloodford ?

— Non pas ! cria Klein. Où est ton fameux pôle ?

— 135 degrés de longitude, 40 de latitude, indiqua Koffer.

— Allons-y ! s’échauffa Klein.

Les deux forbans ayant ainsi délibéré, le timonier reçut des ordres en conséquence. Le yacht, docile au gouvernail, vira de bord, et, moins d’une heure plus tard, il avait perdu le continent de vue. Il filait vers le nord-ouest.

Un engin filait dans la même direction, et beaucoup plus rapidement : c’était la « Batracienne ».

Depuis l’envol qui avait eu lieu dans les circonstances que l’on sait, l’appareil se comportait à merveille. Les pales ronflaient avec une belle régularité, et les milles s’ajoutaient aux milles au-dessus de l’océan infini…

L’ingénieur Guillon, sir Barcling, sa fille Helen et Coucouhan se laissaient porter en l’air avec délices. Leurs aventures et leurs mésaventures étaient oubliées, et s’ils y songeaient entre deux sourires de joie, ce n’était que pour se dire que les policemen du gouverneur de Mazatlán avaient sans doute capturé l’homme qui avait essayé de s’emparer de la machine volante.

Celle-ci allait de plus en plus vite. Un moment vint où elle dévora l’espace avec une telle rapidité que la coque de la nacelle ronde se mit à vibrer comme une caisse de violoncelle. La satisfaction de Guillon se voila de quelque inquiétude, mais il n’en laissa rien paraître, pour ne pas alarmer ses compagnons de route.

Pourtant ceux-ci furent bien obligés de s’apercevoir qu’il y avait quelque chose de changé dans la marche de la « Batracienne ». Sir Barcling, ayant collé l’œil à un hublot, distingua à trois cents pieds sous lui un navire que l’on dépassa en trombe.

— Inouï de vélocité ! dit le vieillard.

Presque au même instant, miss Helen désigna à Guillon la voûte de la nacelle.

— Voyez donc, dit-elle, la plaque de tôle s’échauffe… La peinture fume !…

C’était la vérité. L’arbre de commande des pales tournait à une allure telle qu’il échauffait le métal autour de lui. L’ingénieur fronça le sourcil.

— Veuille le sort, se disait-il, que l’acier résiste à cette température !

Puis, à haute voix :

— Nous ne craignons pas l’incendie, mademoiselle, fit-il : tout ou presque tout est métallique à bord. Et puis, nous devons approcher furieusement du pôle Alpha…

— Si nous descendions à fleur d’eau ? proposa Barcling. Ne croyez-vous pas qu’au contact des vagues l’appareil se refroidirait ?

— Oui, mais la vitesse peut demeurer trop grande, et les cloisons de la nacelle ploieraient sous la pression de l’eau. Nous faisons en ce moment du six cents milles à l’heure au bas mot, soit dix milles par minute, soit un mille en six secondes. C’est effrayant, amusant veux-je dire… Je vais mettre le mécanisme au ralenti…

Guillon n’eut que deux pas à faire vers la gauche pour se trouver à portée du levier de commande. Il se penchait déjà pour le faire mouvoir, mais une brusque secousse le précipita contre la barre de sécurité… Ses amis éprouvèrent une secousse identique et allèrent s’écrouler au fond du local circulaire. Le choc leur fit perdre connaissance…

Coucouhan, le premier, revint à lui. Il se releva, courut au hublot et poussa une longue exclamation de surprise…

La « Batracienne » était toujours en l’air ; ses pales ronflaient avec autant de sonorité qu’auparavant, mais l’engin n’avançait plus. Il planait non loin d’une terre, au-dessus d’une baie dans laquelle fourmillait un monde de canots étranges montés par des hommes non moins étranges…

Ces hommes ressemblaient à Coucouhan ! Comme lui, ils avaient de longs cheveux roux. Mais, au lieu d’être revêtus de casaques jaunes, ils semblaient presque nus.

D’en bas, et entre deux salves de cris hostiles, ils lançaient des flèches dans l’intention évidente d’atteindre la « Batracienne ».

Coucouhan, dont le visage exprimait une joie diabolique, hurla comme pour appeler les indigènes de la baie et se faire reconnaître d’eux. Mais ils ne l’entendaient pas.

Alors le sauvage s’approcha du mécanisme qui lui était devenu familier, et il accomplit le geste qu’avait demandé sir Barcling, alors qu’on voguait à une allure de cyclone…

La « Batracienne » descendit aussitôt… Il y eut, en bas, des vociférations de triomphe suivies de cris d’effroi… Est-ce que l’appareil n’allait pas écraser les barques qu’il heurterait en touchant l’eau ? Les hommes à demi nus manœuvrèrent désespérément leurs courtes pagaies et s’éloignèrent de l’endroit probable de la chute. Dix secondes plus tard, la machine aux huit pales faisait jaillir l’écume autour d’elle et les indigènes s’élançaient à l’assaut…

Ils étaient lestes comme des singes. Abandonner leurs embarcations, sauter sur la coque de la « Batracienne » ne leur fut qu’un jeu. Ils se rejetèrent immédiatement à l’eau en bramant de douleur… La coque d’acier, en effet, était encore brûlante…

Coucouhan, qui avait hâte de se montrer, ouvrit un hublot latéral, se coula par l’ouverture…

À peine eut-il paru que les nageurs et les hommes restés dans leurs esquifs le reconnurent et levèrent les bras au ciel en meuglant :

— Dougouhé brahilass !… Dougouhé !…

— Nioqui logou ! appelait Coucouhan.

Il riait de toutes ses dents pointues. Ses compatriotes, rassurés, s’approchaient de nouveau. Guillon, sir Barcling et miss Helen s’éveillèrent comme Coucouhan haranguait la foule dans son curieux langage.

— Que se passe-t-il ? balbutia l’ingénieur. Coucouhan se retourna. Toute sa personne rayonnait d’une telle jubilation qu’il n’était pas difficile de comprendre.

— Le drôle a retrouvé son pays ! dit l’ingénieur. C’est un citoyen du pôle Alpha ! Quelle chance !

Puis, au sauvage extasié :

— Dis-leur que nous sommes des amis, pria Guillon, pour qu’ils ne nous fassent pas de mal…

CHAPITRE XVI

TRAÎTRE OU PROTECTEUR
 ?

Coucouhan répondit à Guillon par une mimique de soumission joyeuse, puis, se retournant vers les indigènes massés autour de l’engin, il leur cria des choses que les voyageurs ne comprenaient point.

Les sauvages, aussitôt, poussèrent des clameurs bruyantes. Ils se consultèrent ensuite, de barque à barque, comme s’ils hésitaient à ajouter foi au discours de Coucouhan. Ce dernier rentra dans la nacelle et dit à l’ingénieur :

— Montrez-vous un peu, et aussi sir Barcling, et aussi miss Helen…

Guillon s’exécuta de bonne grâce. Il n’eut pas plutôt paru dans l’encadrement du hublot que les sauvages remirent à hurler. Les hurlements redoublèrent à l’apparition de Barcling et de sa fille, mais il était impossible de démêler si la foule était contente ou irritée.

— Laissez-moi sortir, proposa Coucouhan, je vais leur parler de près. Et refermez la fenêtre derrière moi.

La manœuvre s’opéra rapidement. Coucouhan, s’étant jeté à l’eau, nagea vers l’esquif le plus rapproché, l’atteignit, se hissa à bord et, ruisselant, se mit à mâcher des syllabes gutturales en les entremêlant de grands gestes bizarres. Les gens de la barque l’écoutaient sans l’interrompre.

Lorsqu’il eut terminé, il passa à la barque voisine et recommença son discours. Il allait de la sorte, inlassable, de canot en canot, et ses auditeurs hochaient la tête approbativement.

De l’intérieur de la « Batracienne », les voyageurs suivaient les évolutions de leur ambassadeur, et ils se réjouissaient de l’effet produit.

— Brave Coucouhan ! dit miss Helen, qui aurait prévu qu’il nous serait d’une telle utilité ?

La jeune fille avait à peine achevé d’articuler ces paroles que les indigènes, qui s’étaient tenus bien tranquilles depuis que Coucouhan les endoctrinait, semblèrent se réveiller tous à la fois. Ils tirèrent du fond de leurs esquifs de longues cordes faites de lianes grossièrement tressées, et ils lancèrent adroitement ces cordes sur la « Batracienne ». Celle-ci se trouva bientôt couverte d’un véritable réseau…

Puis les sauvages remorquèrent l’appareil vers le fond de la baie. Coucouhan riait à belles dents ; ses compagnons ne paraissaient pas moins joyeux en agitant leurs pagaies. Un quart d’heure s’écoula ainsi, la flottille de remorqueurs avançant à faible allure. Un moment vint où les roues de la nacelle touchèrent le sable de la plage. Les indigènes sautèrent hors de leurs esquifs et tirèrent à bras la machine. Là-bas, du côté de la terre, des vieillards, des femmes et des petits sauvages sortaient de huttes basses et accouraient pour voir.

La troupe de haleurs s’arrêta quand la « Batracienne » fut au sec. Guillon et ses amis se tenaient derrière les hublots. Coucouhan leur fit signe de descendre.

L’ingénieur ouvrit alors la petite porte métallique, en franchit le seuil… Miss Helen et son père imitèrent le jeune homme. Ils saluaient l’assistance avec autant de cordialité que possible quand ils virent tout à coup les indigènes se précipiter sur eux…

— Coucouhan ! cria Guillon, qu’est-ce à dire ?

Coucouhan ne répondit pas. Les assaillants formaient d’ailleurs entre lui et les voyageurs un épais rideau vivant. Ils terrassèrent Barcling et lui lièrent les mains et les pieds ; ils en firent autant à l’ingénieur et à miss Helen ; puis, se chargeant de leurs victimes, ils les transportèrent au village proche, escortés de la populace délirante.

Le cortège, ayant franchi quelques centaines de mètres, s’arrêta devant une hutte plus grande que les autres, devant laquelle une demi-douzaine de sauvages armés de lances montaient la faction. Ils firent signe aux indigènes de remettre les prisonniers sur leurs pieds et, dès que ce fut fait, ils poussèrent les voyageurs à l’intérieur de la hutte.

Au fond de celle-ci était un siège grossièrement taillé dans un tronc d’arbre, et sur ce siège un vieux bonhomme ratatiné, au nez crochu, aux yeux obliques et méchants. Les pierres multicolores dont son collier et ses bracelets étaient composés indiquaient que c’était le chef de la tribu, ou le roi du pays.

Les gardes s’inclinèrent humblement devant le sire et s’effacèrent pour qu’il pût mieux voir les étrangers.

Il les toisa effectivement. Ses yeux devinrent plus méchants encore, sa bouche se tordit, ses poings se crispèrent, et il dit dans un sifflement :

— Spirsdassf !

À ce moment, Coucouhan pénétrait dans l’étrange palais royal. Le vieux l’aperçut et gloussa d’étonnement. Coucouhan se prosterna devant le trône.

— Kemch ! ordonna le souverain.

Coucouhan se releva. Alors un dialogue s’engagea entre le vieux et lui. Le premier interrogeait, le second répondait. Et à chaque réponse, le roi ricanait en regardant les trois prisonniers.

Quand ce fut fini, Coucouhan, chargé d’interpréter les intentions royales, dit aux voyageurs :

— Le grand chef ne me croit pas… Il veut faire de miss Helen une esclave, mettre sir Barcling à mort en l’empalant et vous engraisser pour vous manger.

Ces derniers mots s’adressaient à Guillon. L’ingénieur gronda :

— Tu nous as trahis, Coucouhan !

Le sauvage protesta :

— Non ! Ce sont mes camarades qui m’ont trompé !… Ils m’avaient promis de ne pas vous inquiéter !

Sir Barcling, qui était devenu très pâle en entendant Coucouhan parler de pal, d’esclavage et de cannibalisme, joignit ses reproches à ceux de l’ingénieur. Coucouhan renouvela ses protestations de bonne foi.

— Contenez-vous, ajouta-t-il, j’essaierai de vous délivrer.

Juché sur son siège de bois, le roi ricanait hideusement. L’émotion des condamnés lui semblait un spectacle délicieux. Lorsqu’il se fut bien repu du désespoir de Barcling et de miss Helen et de la sombre colère de Guillon, il s’adressa aux gardes.

Ces derniers se partagèrent aussitôt en trois groupes.

Deux sauvages se saisirent de miss Helen et l’entraînèrent dehors. Deux autres prirent Barcling par les bras et le tirèrent vers la droite. Ils disparurent par une espèce de porte basse derrière laquelle s’ouvrait un corridor obscur. Quant aux indigènes qui s’étaient chargés de l’ingénieur, ils le poussèrent vers la gauche, où était une autre porte et un autre couloir. Ils s’y enfoncèrent.

Dans les ténèbres, Guillon trébuchait à presque tous les pas. Ses gardiens le rudoyaient alors en grognant des injures. Ils firent halte bientôt, déplacèrent une sorte de cloison mobile… Un flot de lumière frappa la vue du prisonnier… Il était dans un cirque à ciel ouvert, de dimensions restreintes, dans lequel se promenait un homme vêtu à l’européenne. L’homme s’arrêta pour considérer les nouveaux arrivants… Les gardes rebroussèrent chemin, tirèrent sur eux la cloison mobile. L’homme vint à Guillon.

— Who are you ? (Qui êtes-vous ?) lui demanda-t-il.

Guillon, qui parlait couramment l’anglais, se nomma ; il narra brièvement son aventure. L’homme tressaillit.

— Ingénieur ? fit-il, vous êtes ingénieur ?… Charmé de rencontrer un confrère ! Je suis ingénieur aussi… Américain… Jack Dull, de Baltimore. Dites-moi, avez-vous aperçu mon ballon ?

Guillon secoua négativement la tête. Le visage de Dull se rembrunit.

— Ces brutes l’auront détruit ! articula-t-il d’une voix sourde.

Il ajouta :

— Des brutes curieuses, incompréhensibles… Je suis prisonnier, vous le voyez, et cependant l’on me soigne comme un coq en pâte. L’on m’apporte chaque jour des fruits savoureux plus que n’en puis manger. Le vieux chimpanzé qui règne sur ce territoire a l’air féroce, et il me gave…

— Pour vous faire rôtir un jour, interrompit Guillon.

— Plaît-il ? glapit Jack Dull.

— Je suis également destiné à la grillade, déclara Guillon.

— Sapristi ! Et moi qui dévorais leur nourriture ! À partir d’aujourd’hui, je me restreins. Tenez, voici les gens du ravitaillement…

Au sommet du cirque, des indigènes venaient en effet d’apparaître. Ils étaient porteurs de paniers qu’ils suspendirent au bout de cordes minces. Il y avait dans ces paniers des galettes jaunes, et des fruits qui ressemblaient à des cerises. Il y avait aussi des calebasses remplies d’un liquide rosé à l’odeur fort alléchante.

Dull vida un panier. Guillon imita le compagnon ; les indigènes s’assirent, là-haut, pour assister au repas.

Les prisonniers ne touchèrent aux aliments que du bout des lèvres. Ce que voyant, les sauvages s’agitèrent, échangèrent quelques mots et disparurent. Un quart d’heure plus tard, la trappe horizontale glissa en grinçant et des gardes firent irruption dans le cirque. Ils sautèrent sur Guillon, le couchèrent et lui introduisirent de force des fruits dans la bouche. Ils le firent boire également de force. Dull subissait au même instant un traitement analogue. Les bourreaux se retirèrent lorsqu’ils jugèrent que leurs victimes avaient l’estomac entièrement garni.

— Nous ne nous exposerons plus à cette comédie, si m’en croyez, dit Guillon. Désormais, nous nous empiffrerons de galette et de cerises…

— Pour engraisser et figurer à titre de rôt sur la table de Sa Majesté ? grimaça Dull ; merci bien !

— Laissez-moi donc finir, sourit le Français. Une fois seuls, un doigt dans la gorge, et crac, nous rendrons notre déjeuner…

L’Américain approuva ce plan si simple et en même temps si pratique.

— Et puis, ajouta-t-il, maintenant que nous sommes deux, j’espère bien que nous trouverons un moyen de tirer notre révérence à ces indigènes du diable ?

Guillon cligna de l’œil pour montrer qu’il n’était pas homme à renoncer à lutter.

Tandis qu’il faisait le tour du cirque pour en examiner de près les parois, sir Barcling marchait d’étonnement en étonnement.

Ses gardiens l’avaient conduit dans un souterrain qu’éclairait par le haut une longue fissure rocheuse. Ce souterrain n’était pas non plus désert. Un homme l’habitait, un homme que Barcling reconnut tout de suite :

— Sir Harry Bloodford ! est-ce que je rêve ?

Le milliardaire de Baltimore – car c’était lui – eut un sursaut en s’entendant appeler par son nom. Il se pencha vers le nouvel arrivant et s’exclama à son tour :

— Barcling !… Par quel miracle êtes-vous ici ?

— Je pourrais vous poser la même question, sir Bloodford. Moi, je suis ici à cause de vous… Mais oui… Je vous dois de l’argent et je me flattais d’en gagner assez pour rembourser mes dettes… Hélas ! La mort m’attendait sur cette terre maudite !… Comme l’esclavage attend ma fille !… Un sauvage dont nous eussions dû nous méfier, un certain Coucouhan, nous a livrés à ses congénères…

— Coucouhan ? rugit Bloodford ; vous connaissez Coucouhan ? Où l’avez-vous rencontré ?

— À Paris.

— À Paris !

Bloodford avait l’air écrasé d’ahurissement.

— Il y était venu dans une malle, précisa Barcling.

— Extraordinaire ! clama le milliardaire. Figurez-vous que le drôle avait pris place dans la nacelle du ballon dirigeable que j’avais eu la fantaisie d’utiliser pour explorer les régions du Pacifique encore inconnues. Trois jours après notre départ, Coucouhan commit l’imprudence de se pencher au-dessus du bastingage de pourtour ; il perdit l’équilibre et tomba à la mer. De le repêcher, il n’y fallait pas songer. Nous le croyions mort… Il aura été recueilli par quelque bateau et emmené en France… Et vous dites qu’il est ici ?… Ah ! vous me faites renaître à l’espérance ! Car enfin, il plaidera ma cause, il dira au roi que je ne suis pas méchant, il me connaît, je ne lui ai jamais infligé de mauvais traitements…

— Eh bien, et nous ? s’écria Barcling ; nous l’avions considéré comme un véritable ami. N’empêche que je suis condamné à mourir empalé, et vous aussi, sans doute.

— Empalé ! frémit Bloodford.

À ce moment de leur conversation dramatique, les deux prisonniers distinguèrent un bruit au-dessus de leur tête…

CHAPITRE XVII

LA CAVERNE AUX MILLIARDS

C’était comme le sourd piétinement d’une troupe en marche… Des clameurs lointaines et discordantes se mêlaient à ce piétinement continu… Le bruit allait grossissant de seconde en seconde. Bientôt il ne fut plus permis aux deux prisonniers de douter de l’approche des sauvages, et ils crurent que l’heure du supplice était sur le point de sonner.

— Empalés ! répéta Bloodford en frissonnant. Oh ! la moitié de ma fortune, ma fortune entière pour nous tirer de ce souterrain !

— Ma fille ! gémit tout bas sir Barcling.

Là-haut, le piétinement venait de cesser, il n’y avait plus qu’une rumeur semblable à celle d’une foule impatiente d’assister à un spectacle ou d’écouter un orateur. L’instant d’après, une voix monta, une voix que les deux Américains reconnurent… C’était celle de Coucouhan…

Ce que disait Coucouhan à ses compatriotes, ni Bloodford, ni son compagnon de captivité ne le comprenaient, car il s’exprimait dans le dialecte du pays. Mais son discours provoquait tantôt des exclamations prolongées, tantôt des tempêtes de rires. Sans doute, le personnage faisait-il le récit de ses aventures à travers le monde. Lorsqu’il eut terminé, une ovation éclata et les pieds trépignèrent. Puis un cri aigu troua le tumulte, s’enfla, devint le cri de tous les assistants :

— Baïassoh !… Baïassoh !…

Bloodford et Barcling ne savaient que penser de cette manifestation véhémente. Longtemps après que la foule se fut éloignée, ils demeurèrent pensifs au fond de leur souterrain. De s’évader, ils n’y pouvaient songer. Dans la clarté blafarde qui tombait de la fissure rocheuse, ils offraient la double image du vivant désespoir.

Quatre jours s’étaient écoulés sans que Lucien Guillon et Jack Dull eussent trouvé le moyen de recouvrer leur liberté.

Ils mangeaient comme quatre devant les sauvages attentifs, et puis, demeurés seuls, ils rendaient les aliments pour ne point engraisser. Entre les repas, ils se creusaient l’imagination, et Dieu sait s’ils en avaient !

Dull avait proposé de confectionner une sorte de câble en déchirant leurs chemises et leurs gilets et en attachant bout à bout les lanières ainsi obtenues. On fixerait une pierre assez lourde à l’extrémité du câble et on tâcherait de lancer celui-ci assez haut et assez adroitement pour l’engager dans une gorge de granit…

— Le système manquerait de résistance, avait observé Guillon.

Ils s’étaient appliqués à ausculter les parois du cirque, dans l’espoir de rencontrer un endroit creux. Hélas ! les murs verticaux rendaient partout un son mat…

De même, ils avaient tâté le sol. Résultat nul.

— Je ne vois plus qu’une chose, dit Guillon : l’attaque brusquée.

Jack Dull ouvrit de grands yeux.

— Supposez, poursuivit le Français, que nous refusions de toucher aux mets que régulièrement on nous apporte… Les sauvages viendront ici comme la première fois…

— Oui, armés de lances, y avez-vous pensé ?

— Armés de lances, parfaitement… Nous nous jetons sur eux, nous nous emparons chacun d’une de ces lances et nous profitons de la stupeur des indigènes pour nous ruer vers corridor d’accès… Malheur à qui voudra nous barrer la route…

— Mais si nous sommes repris ? dit Jack Dull.

— Notre compte sera bon, convint Guillon. Qu’y aura-t-il de changé ? Ne devons-nous pas périr tout aussi bien ?… Écoutez-moi : avec de la chance, nous nous sauvons, nous regagnons ma « Batracienne » et nous gagnons le large… Nous allons chercher du secours et nous revenons délivrer nos amis… Manqueriez-vous de courage, sir Dull ?

— Vous me jugerez à l’œuvre, articula-t-il. Oui, vous avez raison. Mourir pour mourir, autant vaut mourir en beauté !

Ce plan étant arrêté, les deux hommes attendirent avec impatience le moment de le mettre à exécution. Ils dormirent peu sur la mousse du cirque… Le lendemain matin, les sauvages parurent à l’endroit habituel et descendirent leurs paniers garnis de victuailles.

Ni Guillon ni Dull n’y touchèrent.

Les sauvages ricanèrent avant de se retirer… À peine eurent-ils disparu que les deux ingénieurs allèrent s’étendre à droite et à gauche de la trappe horizontale déjà connue des lecteurs…

Bientôt celle-ci grinça, s’ouvrit… Deux indigènes, deux gardes, firent irruption dans le cirque…

Happés au passage, accrochés par les pieds, ils tombèrent, la face en avant, en poussant une exclamation rauque…

Prompts comme l’éclair, Guillon et Dull s’étaient relevés. Ils ramassèrent les lances des gardes, selon le programme, et se jetèrent à corps perdu dans la galerie qui béait devant eux…

— Tue ! tue ! criait Guillon.

Les autres gardes et les porteurs de paniers ne s’attendaient point à cette scène. Le premier qui se sentit piqué par le fer d’une lance brama d’effroi, et la peur gagna les voisins, une peur d’autant plus grande qu’il faisait noir sous la voûte et que les deux prisonniers semblaient plus résolus. Les sauvages refluèrent en hâte, lâchant armes et paniers pour courir plus vite. Comme ils étaient familiarisés avec ces lieux sombres, ils eurent tôt mis de la distance entre eux et les poursuivants. Ces derniers comprirent que s’ils hésitaient à avancer, tout était perdu. Ils multipliaient les enjambées, s’encourageant l’un l’autre… Soudain ils étouffèrent un cri… Ils avaient perdu pied et roulé dans le vide…

Mains ouvertes, poitrine serrée, prunelles dilatées de terreur, ils dévalaient quelque part, rebondissaient d’obstacle en obstacle, tels des colis pantelants… Puis ils se sentirent glisser sur une pente rapide et ne s’arrêtèrent qu’au bout d’un temps qui leur parut infiniment long. Ils s’appelèrent :

— Êtes-vous là ?…

S’étant relevés à tâtons, ils constatèrent d’abord qu’ils n’avaient rien de cassé. Mais dans quel gouffre se trouvaient-ils ? Quelle épouvantable situation était la leur ?

Ils entreprirent de marcher en allongeant les bras devant eux pour éviter les heurts. Ils redoutaient à chaque pas de rencontrer quelque nouveau précipice. Les sauvages ne donnaient plus signe de vie.

Après dix minutes de cette marche au hasard, il sembla aux deux malheureux qu’un faible murmure montait de la nuit… Ils tendirent l’oreille et perçurent le bruit d’un filet d’eau coulant non loin d’eux…

— Tâchons de nous approcher du ruisselet, fit Guillon. En le longeant, nous arriverons bien quelque part…

L’eau, qui paraissait si loin, n’était en réalité qu’à une dizaine de mètres. Elle courait dans un tunnel au sol en escalier aux degrés inégaux. Bientôt une étrange lumière parut en avant des fugitifs et ils en éprouvèrent une joie violente. De gros efforts encore, et ils arrivèrent dans une manière de hall immense qui abritait un petit lac. Les parois de ce local avaient des phosphorescences bleuâtres et des reflets métalliques merveilleux.

— De l’or ! Une mine d’or ! s’écria Jack Dull.

— Erreur, dit Guillon, c’est mieux que de l’or, mon camarade.

— Du platine, alors ?

— Juste !

L’Américain, qui s’était ri de Guillon quand celui-ci lui avait dévoilé le résultat de ses recherches, eut un tremblement des mains.

— Que de milliards accumulés là, devant nous ! admira-t-il. Ah ! si nous redevenons libres jamais, notre fortune est faite !

— Oui, mais il faut redevenir libres…

Ils cherchèrent avidement une issue ; et comme il y en avait plusieurs, ils furent embarrassés… Guillon raisonna :

— Depuis une heure, nous descendons… De toute évidence, nous devons maintenant remonter… Et nous éloigner en même temps des sauvages… J’opte donc pour ce chemin-ci…

De la main, le Français désignait une étroite ouverture dans laquelle il se faufila. Dull ne fit aucune objection. L’instant d’après, les deux hommes rampaient dans l’ombre redevenue opaque, l’esprit encore tout rempli de ce qu’ils avaient vu.

Cependant, le boyau s’élargissait insensiblement. Il devint même assez grand pour permettre aux explorateurs de se remettre debout. Accoutumés à cette gymnastique forcenée, ils avançaient maintenant sans trop de fatigue.

— Victoire ! rugit tout à coup Jack Dull, j’aperçois le jour !

C’était la vérité. Là-bas, une tache blanche marquait l’extrémité du tunnel. Elle se précisait de minute en minute… Lorsqu’ils se virent de nouveau dehors, et libres, les deux hommes se serrèrent longuement la main…

Ils étaient dans un petit vallon désert au bout duquel l’océan chantait sa chanson puissante et majestueuse.

— La route des milliards sera aisée à retrouver, s’extasia Dull.

— Souhaitons que celle de la « Batracienne » le soit autant, murmura Guillon.

Ils ne pouvaient se risquer sans danger sur le territoire des sauvages, en plein jour. Ils attendirent donc que la nuit fût venue pour partir à la découverte. Comme ils avaient perdu le sens de l’orientation au cours de leur voyage sous terre, et qu’il n’y avait point de phares ni de lumières pour les guider le long de la côte, ils se confièrent au hasard une fois de plus…

La lune ne tarda pas à se lever. Les voyageurs nocturnes atteignirent, après une longue marche, une anse dans laquelle se balançaient des centaines de barques rondes… Guillon reconnut l’endroit où s’était déroulé le drame à l’arrivée. Des huttes se distinguaient vaguement du côté du continent, et une silhouette cornue se dressait à la lisière de la plage.

— Ma « Batracienne » ! dit l’ingénieur.

C’était en effet la « Batracienne ». Nul sauvage ne gardait l’engin. Des cordes s’entre-croisaient seulement autour des pales, rendant le fonctionnement de l’appareil impossible. Guillon en fit la remarque, et, fiévreusement, il entreprit de dégager la machine de ses liens. Tout en opérant de concert avec son compagnon, Jack Dull admirait la structure originale de la nacelle et du mécanisme de propulsion.

— Vous verrez la mise en marche ! dit Guillon.

Deux heures furent nécessaires au travail de dégagement. Enfin les deux ouvriers en vinrent à bout. Ils pénétrèrent alors dans la carapace de tôle ; Guillon tourna le bouton de la lumière et vit, non sans surprise, que l’ampoule électrique ne fonctionnait pas.

Il tâta cette ampoule, ou du moins fit le geste de la tâter.

— Quoi ! s’exclama-t-il, plus de lampe ! Il ajouta :

— N’importe, je m’en passerai…

Ayant pivoté sur les talons, il se trouvait au poste de commandement. Il se pencha, voulut saisir la manette de déclenchement, poussa une seconde exclamation stupéfaite.

La manette avait aussi disparu !

— Les sauvages ont pillé ma « Batracienne » ! gronda-t-il. Nous sommes dans de beaux draps !

Cette catastrophe imprévue arracha un gémissement à Jack Dull. Avoir tant peiné pour en arriver là ! Qu’allaient-ils devenir l’un et l’autre ? Comment s’enfuir désormais ? Comment secourir les amis qui devaient se lamenter dans leur prison en attendant l’affreux supplice ?

— La fatalité s’acharne après nous, dit Guillon. Le roi va nous faire écarteler…

— Il me semble qu’on vient ! tressaillit Dull.

Des voix retentissaient effectivement du côté du village. Les deux hommes, s’étant rapprochés d’un hublot, virent danser des lueurs. Les sauvages, comme s’ils eussent senti la présence des fugitifs, arrivaient avec des torches…

— Vite ! sauvons-nous, haleta Dull.

Ils sortirent de la nacelle et se jetèrent vers la plage, ne pouvant faire mieux. Mais les indigènes les aperçurent et se lancèrent à leur poursuite. Pendant quelques minutes, ce fut une course éperdue sur le sable. Les torches se rapprochaient peu à peu. Guillon et Dull, accablés de fatigue, n’ayant rien mangé depuis la veille, alourdis par leurs vêtements et leurs chaussures alors que les sauvages étaient presque nus, ne pouvaient aller bien loin.

Ils furent rejoints et pris alors que, désespérés, ils entraient dans l’eau pour gagner une barque.

Les indigènes poussèrent de grands éclats de rire en s’emparant des malheureux, puis ils les reconduisirent triomphalement au « palais ».

Là, Guillon et Dull se frottèrent les yeux et se demandèrent s’ils ne rêvaient pas…

CHAPITRE XVIII

DES TÉNÈBRES À LA LUMIÈRE

Dans la lueur dansante des torches, les deux prisonniers apercevaient deux rangées de gardes immobiles formant une sorte de couloir au bout duquel était le trône royal.

Qui donc était sur ce trône et faisait aux deux hommes un signe amical de la main ? Coucouhan !

Oui, Coucouhan. Il avait changé d’habits ; un manteau orné de coquillages lui tombait jusqu’aux pieds, et sur sa tête se balançait une longue plume qui était dans ce pays-là ce qu’est la couronne des rois et des empereurs dans les autres nations du monde.

— Approchez, dit gracieusement le personnage. Vous le voyez, je règne présentement sur l’île. Les habitants supportaient malaisément le joug que faisait peser sur eux le vieux tyran qui vous avait emprisonnés. Le récit que je leur ai servi de mes voyages et de nos aventures communes les ont enthousiasmés, et ils m’ont supplié de les mener à l’assaut du palais. Notre victoire a été d’autant plus rapide que les soldats de mon prédécesseur ne s’attendaient point à être attaqués. Hier encore, vous étiez menacés de mort. À présent, vous êtes libres. Approchez un peu plus, que je vous accroche l’insigne des graciés…

Guillon et Dull, émerveillés et ravis de la transformation dont ils étaient à la fois les témoins et les bénéficiaires, gravirent les marches du trône, et Coucouhan leur épingla une étoile d’étoffe rouge au revers du veston.

— Maintenant, assura-t-il, nul n’osera vous faire le mal, car un terrible châtiment s’ensuivrait.

— Tu es une brave Majesté, une bonne Majesté, remercia Guillon. Mais, dis-moi, nos amis, où sont-ils ?

— Dans une pièce voisine, répondit Coucouhan ; deux de mes gardes vont vous y conduire.

Effectivement, les ingénieurs n’eurent que quelques pas à franchir pour rejoindre leurs compagnons de voyage. Sir Barcling rayonnait ; miss Helen n’était pas moins heureuse.

Elle serra chaleureusement les mains de Guillon, salua cordialement Jack Dull et présenta le Français à sir Bloodford, dont la joie d’avoir échappé à la mort se lisait dans les prunelles.

— Je vous emmène tous à Baltimore, déclara-t-il, dès que mon ingénieur Dull sera rentré en possession de son ballon dirigeable et que nous aurons retrouvé mon neveu Mac Cagnovel… Quant à votre dette, mon cher Barcling, vous savez que cela peut s’arranger… Mac sera enchanté d’épouser votre fille…

— Permettez, sir Bloodford, intervint avec quelque vivacité Lucien Guillon ; je connais assez sir Barcling pour savoir qu’il sera heureux de vous rembourser en argent… Mes prévisions se sont réalisées… Les mines de platine existent, je les ai vues, nous les avons vues, Jack Dull et moi, et, puisque le nouveau roi de l’île est de nos amis, nous allons pouvoir extraire en toute tranquillité le précieux métal. Vous recevrez bientôt votre dû, sir Bloodford, capital et intérêts, jusqu’au dernier dollar.

— Est-ce possible ? frémit sir Barcling.

— Quelle chance ! applaudit miss Helen.

Bloodford avait peine à croire ce qu’il entendait.

— Que Coucouhan nous autorise seulement à commencer les travaux, et vous verrez, dit Guillon.

Les voyageurs avaient, on le pense, mille choses à se dire. Bien qu’ils ne se fussent point couchés de la nuit, ils n’avaient pas sommeil. L’aube les trouva pleins d’entrain, à l’exception peut-être de Bloodford qui était inquiet pour son neveu. Des gardes pénétrèrent bientôt dans la salle. C’étaient ceux qu’on avait envoyés à la recherche de Mac Cagnovel.

— Pas de nouvelles, dirent-ils ; nous avons fouillé le territoire en tous sens, dans un rayon de cent portées de flèche ; le « seigneur blanc » a réussi à s’évader, c’est un fait. Où se cache-t-il ? Mystère.

— Peut-être serons-nous plus favorisés qu’eux, sourit Dull. Je sais par expérience que ce continent offre des cavernes ignorées des indigènes. Courage, sir Bloodford.

À cet endroit de la conversation, d’autres gardes parurent. Ils venaient, de la part de Coucouhan, prier les voyageurs d’assister au festin que Sa Majesté donnait en leur honneur. Ceux-ci acceptèrent avec d’autant plus de plaisir qu’ils avaient très faim.

Le repas avait lieu en plein air. Sur la place ronde de l’étrange village, une estrade avait été dressée, et au centre de cette estrade se trouvait la table royale. En bas, des nattes étaient réservées à l’entourage de Coucouhan ; enfin, plus loin, la populace mangeait à terre les mets que le roi lui faisait distribuer à titre de joyeux avènement.

— La cuisine est des plus rustiques, grimaça Guillon en voyant les poissons crus dont on entendait le régaler.

Il y avait aussi une espèce de pourpier sucré qui faisait l’enchantement des indigènes. Il y avait enfin et surtout de grandes calebasses d’un liquide rougeâtre assez semblable au vin, dont MM. les convives du terroir firent une si abondante consommation qu’ils ne tardèrent pas à être complètement ivres. Mais c’était une ivresse joyeuse qui les rendait légers au lieu de les alourdir, et ils se mirent à danser en chantant des refrains bizarres.

Les deux ingénieurs attendirent la fin des réjouissances pour parler de leur projet à Coucouhan. Celui-ci qui ne demandait qu’à être agréable à ses amis, eut tôt fait de recruter de la main-d’œuvre. Guillon et Dull disposèrent de trois cents gaillards musclés qui, armés de pioches et de pelles primitives, se dirigèrent bientôt vers la petite vallée déjà connue des lecteurs. Ils creusèrent une tranchée d’accès, la prolongèrent en tunnel assez spacieux pour qu’on pût s’y mouvoir à l’aise, et parvinrent de la sorte à la caverne miraculeuse, où le vrai travail d’extraction commença aussitôt.

Sir Bloodford, qui avait suivi les équipes avec la curiosité qu’on devine, éprouva un éblouissement devant tant de richesses accumulées par la nature. Sous la direction de Jack Dull, les indigènes avaient confectionné des brouettes, grâce auxquelles le minerai put être commodément transporté hors du souterrain et entassé à un demi-mille de là, près de la côte, au fond d’une anse abritée des vents du large.

— Ah ! soupirait le milliardaire, si mon neveu était ici, mon bonheur serait complet ! Mais où donc se cache-t-il ?

Mac Cagnovel demeurait introuvable parce qu’il avait quitté l’île. Plus heureux que ses compagnons de captivité, il avait pu tromper la surveillance de ses gardiens, à l’heure où ceux-ci, inquiets d’apprendre que Coucouhan marchait à l’assaut du palais, délibéraient pour savoir s’ils resteraient fidèles au vieux tyran ou s’ils se rangeraient aux côtés des révoltés.

Le bossu, pas un instant n’avait songé à lier son sort à celui de son oncle et de Jack Dull. Du moment qu’il était hors de sa prison, il oubliait tout le reste et ne cherchait qu’à fuir. Les ténèbres étaient fort épaisses. Il courut vers la mer, atteignit la plage, sauta dans un de ces petits bateaux ronds qu’on a vus lors de l’arrivée de la « Batracienne », et se servit de son mieux de la pagaie qu’il avait dénichée au fond de l’embarcation.

Un courant le prit deux heures plus tard, l’emporta, le jeta en pleine houle…

La terre était maintenant loin, bien loin ; elle n’apparaissait plus à l’horizon que comme une ligne grise… Cagnovel, tout en se félicitant de l’heureuse issue de son aventure, commençait pourtant à s’inquiéter… Il avait compté sur la rencontre de quelque navire, mais il avait beau regarder à droite, à gauche, en avant et en arrière, il ne distinguait pas la moindre fumée, pas la moindre voile… Allait-il mourir de faim dans cette immensité déserte ?

Un jour et une nuit durant, il navigua ainsi au hasard. Ses forces commençaient à l’abandonner, et aussi l’espérance, lorsqu’il lui sembla apercevoir, par le travers, la coque blanche d’un steamer. Le solitaire attacha alors son paletot à l’extrémité de sa pagaie et planta cette dernière dans une cavité du rebord de son panier flottant. Avec quelle angoisse il suivit les mouvements du vapeur ! Quelle joie quand il vit le bâtiment obliquer, puis virer franchement et se diriger vers la barque circulaire ! Une demi-heure encore, et des matelots jetaient un câble auquel Mac Cagnovel s’accrocha en gloussant d’enthousiasme. À peine sur le pont, il tressaillit…

Deux hommes s’avançaient vers lui. L’un d’eux paraissait stupéfait.

— Klein ! s’écria le rescapé ; est-ce possible ?

— Sir Cagnovel ! clama Klein ; est-ce que je rêve ? Comment se fait-il ?…

— À manger ! À boire, de grâce, fit le bossu, je n’en puis plus !

Klein conduisit le neveu de Bloodford au « carré » du yacht et lui fit servir des aliments que Cagnovel dévora gloutonnement.

Tandis qu’il se restaurait de la sorte, Koffer regardait son acolyte comme pour lui demander : Qu’allons-nous faire du citoyen ?

Le yacht, ainsi qu’on le voit, avait fait du chemin depuis le jour où Koffer avait décidé Klein à voguer vers le pôle Alpha.

L’emplacement exact de ce pôle, Koffer le connaissait. Il savait également quelle parenté unissait Cagnovel à Bloodford ; mais ce qu’il n’arrivait pas à comprendre, c’était pourquoi ce voyageur difforme se trouvait en ces régions retirées… Klein interrogea le rescapé.

— Je me suis évadé d’une île habitée par des sauvages cruels, expliqua Mac Cagnovel ; je vous dois la vie, mon bon Klein. Ah ! je ne comptais plus revoir Baltimore !

— Et sir Bloodford ? questionna l’aventurier.

— Mort, à l’heure où je vous parle, répondit le petit homme. Les indigènes l’ont condamné, comme ils m’avaient condamné moi-même… Jack Dull, l’ingénieur que vous connaissez, n’a pas eu un meilleur sort… Vous nous cherchiez, n’est-ce pas ?

— En effet, répondit Klein.

— J’ai sommeil, poursuivit le bossu. Depuis mon départ, mon évasion, plutôt, je n’ai pas fermé l’œil…

— Qu’à cela ne tienne, sourit Klein, il y a des couchettes à bord et vous allez pouvoir reposer.

Cagnovel semblait peu désireux de narrer par le menu ses aventures. Il s’en fut s’étendre sur un lit où il ne tarda pas à s’endormir d’un profond sommeil. Klein se frottait les mains.

— Merveilleux ! dit-il à Koffer, je deviens milliardaire, mon vieux ! Bloodford décédé, j’hérite…

— Le neveu hérite, veux-tu dire ?

Klein eut un gros rire.

— Me prends-tu pour un imbécile ? Crois-tu que le bossu va peser lourd ? À l’eau, mon cher ! À l’eau… Qui le saura ?

— Moi, mais je suis discret, fit Koffer. Et ma fortune suivra de près la tienne, car je pense bien que nous n’abandonnons pas le projet des mines de platine ?

Klein semblait hésiter.

— Les indigènes… hasarda-t-il.

— Nous saurons les amadouer, s’échauffa Koffer ; nous sommes près du but. Voyons, Klein, un bon mouvement ! Il faut savoir s’entr’aider dans la vie !

— Après tout, tu as raison, acquiesça Klein ; je te dois la fortune, tu me dois le silence ; donnant, donnant.

Le marché étant ainsi conclu, les deux personnages se dirigèrent vers la cabine où Mac Cagnovel ronflait à poings fermés. Ils passèrent prestement un bâillon au bossu, le ligotèrent au moyen de cordes et le transportèrent sur le pont du yacht. Arrivés auprès du bastingage ils balancèrent le colis vivant :

— Une, deux, trois…

Ils ouvrirent les mains, et Cagnovel, projeté dans le vide, tournoya, disparut dans les vagues avec un bruit sourd.

— Voilà, dit Klein.

— À l’île maintenant, sourit Koffer.

Par leurs soins, le yacht mit le cap sur le nord-ouest et fila d’une allure régulière… Le soir même, la vigie signalait la terre à l’avant…

Le bâtiment ralentit son allure et n’avança plus qu’à la sonde. Le crépuscule noyait d’ombre les contours de l’île, on ne voyait personne aux alentours, personne sur la côte. Une anse se présentait, qui semblait propice au mouillage…

— Qu’on jette l’ancre ! ordonna Klein.

La manœuvre s’exécuta promptement et les voyageurs remirent au lendemain l’exploration de laquelle Koffer se promettait des merveilles.

CHAPITRE XIX

LE CHANTIER MYSTÉRIEUX

Au petit jour, Koffer, qui avait très peu dormi, sauta à bas de sa couchette et regarda par le hublot.

La fièvre de la cupidité brûlait le sang du personnage. Il s’en fut éveiller Klein qui, lui, n’avait pas les mêmes raisons de s’émouvoir.

— Quoi ? Qu’y a-t-il ? demanda Klein, en voyant Koffer planté devant lui.

— Il y a, mon vieux, que le soleil se montrera d’ici une demi-heure et que nous avons intérêt à ne pas nous afficher dans l’île, répondit Koffer. Si nous voulons tâter le terrain, ne vaut-il pas mieux que ce soit au moment où les indigènes dorment encore ?

— Tâte-le sans moi, articula Klein en bâillant. Emmène un matelot ou deux…

— Oui, mais si nous rencontrions des obstacles ? Si nous étions en danger ?

— Nous vous porterions secours… Une vigie munie d’une longue-vue suivra, du yacht, vos évolutions. Débrouille-toi…

Klein, ayant ainsi parlé, se retourna sans autre forme sur son lit, et se rendormit.

Koffer prit donc toutes dispositions utiles et, accompagné de deux hommes, il descendit dans un canot, se fit conduire à terre. Les marins et lui-même étaient armés jusqu’aux dents.

Avec circonspection, ils se risquèrent derrière la ligne de rochers qui leur masquait la campagne. Celle-ci était déserte à perte de vue et l’on n’y voyait pas un village. Le sol, où croissaient de maigres herbes, n’était sillonné d’aucun sentier, d’aucune piste.

Un tel état de choses communiquant de la hardiesse aux explorateurs, ils atteignirent bientôt une petite vallée orientée vers le centre de l’île. Ils n’avaient pas fait deux cents pas qu’ils s’arrêtèrent, médusés…

Brusquement, au pied d’un faible repli qu’ils venaient de contourner, ils découvraient des brouettes primitives rangées près d’un gros tas grisâtre…

Les ornières cérusées par ces véhicules rustiques formaient une sorte de chemin sinueux qui s’engouffrait, là-bas, dans une tranchée fraîchement creusée, terminée elle-même par un tunnel, dont l’ouverture quasi circulaire ressemblait à une grande bouche ouverte. Koffer devina d’un coup d’œil qu’il se trouvait en présence d’une mine, et il se précipita vers le tas…

À pleines mains il prit de la matière grisâtre, l’examina, frémit d’émotion.

— Le platine ! balbutia-t-il ; les richesses ! la fortune !…

— Sauf votre respect, intervint un matelot, le soleil monte et nous serons découverts si nous nous attardons en ces lieux…

— Oui, oui, dit Koffer, demi-tour !

Il emplit ses poches du précieux métal avant de battre en retraite et fit diligence pour rejoindre le canot. Comme les trois hommes franchissaient la crête de rochers, ils se retournèrent et aperçurent dans le lointain des silhouettes humaines qui semblaient se déplacer dans la direction de la mer.

— Couchons-nous ! ordonna Koffer.

Ils s’aplatirent vivement contre le sol et rampèrent jusqu’à ce qu’ils fussent hors de vue. Puis, sautant dans le canot, ils firent force rames pour regagner le yacht.

— Déjà de retour ? s’étonna Klein qui, ne pouvant se rendormir, venait de se lever en maugréant.

— Et succès sur toute la ligne ! exulta Koffer. Regarde cela, mon petit !

En un geste de triomphe, il tirait de l’une de ses poches quelques fragments métalliques que Klein considéra d’abord avec une incrédulité un peu narquoise.

— Ah ! diable ! Ah ! fichtre ! s’écria-t-il tout à coup. On n’a donc qu’à se baisser pour trouver le platine ?

— D’autres l’extraient ; nous, nous le récolterons, rayonna Koffer.

Et, galvanisé d’enthousiasme, l’aventurier rendit compte de sa récente découverte à Klein qui ouvrait de grands yeux.

— Pour moi, conclut Koffer, ton Bloodford, sous son désintéressement supposé, savait ce qu’il faisait en venant dans cette île. C’est lui, apparemment, qui a fait creuser le puits merveilleux…

— À moins que ce ne soit l’ingénieur français que, jusqu’ici, tu as été impuissant à museler, dit Klein.

— Peut-être, mais cela m’est égal… Le tas que nous avons vu là-bas vaut à lui seul des centaines de millions… Nous y puiserons sans bruit, pour éviter les conflits et le tintamarre… Nous irons de nuit, avec des sacs ; nous mettrons le temps qu’il faudra... Naturellement, il faudra promettre une belle prime à l’équipage. Et quand nous jugerons la cargaison suffisante, adieu le pôle Alpha ; nous prenons le large et nous mettons le cap sur San Francisco…

— Entendu, approuva Klein.

À peu près à la même heure, Lucien Guillon et Jack Dull s’entretenaient de leurs affaires au palais de Coucouhan.

Les deux ingénieurs étaient ravis, cela se conçoit, de la facilité avec laquelle leurs ouvriers tiraient le métal de la grotte aux milliards. Mais il ne suffisait pas d’accumuler du platine « sur le carreau », encore fallait-il envisager le moyen de quitter l’île au jour prochain où la moisson serait assez imposante.

D’utiliser la « Batracienne », il n’y fallait point songer. Les indigènes, dans leur premier accès de fureur, avaient démantibulé l’appareil, irrémédiablement.

Quant au ballon dirigeable de Dull, il ne restait que des débris de nacelle. L’enveloppe, envolée, telle une gigantesque baudruche, le jour où les habitants de l’île avaient coupé les câbles qui la liaient à la cage du bas, ne se pouvait remplacer au pied levé.

— Je ne vois qu’une solution, dit Guillon, c’est de construire un navire. Il y a du bois dans l’île, et nous formerons des charpentiers qui travailleront d’après nos plans.

— Ce sera long ! grimaça Dull.

— Trouvez-vous autre chose ? questionna Lucien.

L’Américain grimaça un peu plus fort.

— Hélas ! soupira-t-il.

— Quant aux voiles, poursuivit Guillon, nous les ferons tisser par des femmes. De même les cordages. Je ris en me représentant la tête que feront les premiers civilisés qui nous verront apparaître sur notre machine flottante !… En faisant « rouler » les équipes pour éviter les pertes de temps, nous pouvons réduire à six mois la durée de la construction navale. Élaborons d’abord le plan de la coque, c’est le plus difficile et aussi le plus long.

Les deux hommes, qu’animait une commune volonté d’action et de réussite, se mirent à l’œuvre sans plus tarder. Comme ils ne disposaient d’aucun des instruments dont se servent habituellement les dessinateurs et qu’ils manquaient même de papier, ils durent tracer leurs croquis sur le sable. Des gardes mis gracieusement à leur disposition par Coucouhan éloignaient les indigènes par trop curieux et empêchaient ceux-ci d’effacer les lignes savamment tirées.

Ils interrompaient parfois leur besogne pour se rendre à la mine et juger des progrès de l’extraction du métal.

Or, à quelques jours de là, ils éprouvèrent un gros étonnement. Les mineurs travaillaient avec autant de cœur qu’au début. Les manœuvres transportaient avec la même régularité leurs brouettées au tas, et cependant celui-ci ne grossissait pas !

Guillon interrogea un à un les ouvriers pour tirer au clair ce mystère. Les ouvriers jurèrent qu’ils n’avaient pas détourné un seul morceau de platine, et l’on voyait qu’ils étaient sincères.

Sir Bloodford et sir Barcling, qui menaient une enquête parallèle à celle des deux jeunes gens, remarquèrent des traces de pas partant du tas et allant vers la mer. Ces traces n’avaient pas frappé Guillon outre mesure parce qu’il pensait que les ouvriers, à leurs heures de loisir, pouvaient aller se reposer sur la plage.

Ce fut d’ailleurs sans conviction que le milliardaire et son ami suivirent la piste qui s’offraient à leurs regards.

Ils marchaient côte à côte et gravissaient la pente menant aux rochers déjà entrevus, quand tout à coup Bloodford poussa une espèce de rugissement…

En même temps, la stupeur le clouait sur place.

— Qu’avez-vous ? s’effraya Barcling qui venait immédiatement derrière.

— Mon yacht ! tonna sir Bloodford.

Et, de la main, il désignait un petit steamer qui se balançait gracieusement à l’ancre au fond de la baie la plus rapprochée.

— Ô ! bonheur ! cria Barcling.

Tel était l’émoi des deux hommes qu’ils se prirent les mains en tremblant et que des larmes emplirent leurs yeux. Puis ils rebroussèrent chemin et rejoignirent en hâte Guillon et Dull.

Ces derniers traçaient consciencieusement leurs dessins sur le sable et ils tournaient le dos aux nouveaux arrivants.

— Effacez ! Effacez tout ! clama sir Bloodford en piétinant les croquis.

— Perdez-vous la raison ? sursauta Guillon en se précipitant vers le vieillard pour l’empêcher de poursuivre sa besogne dévastatrice.

— Effacez ! clama à son tour Barcling. Plus besoin de vous tourmenter ! Nous avons ce qu’il faut !

— Mon yacht ! Mon yacht ! cria Bloodford. Ces deux exclamations produisirent sur les ingénieurs un effet galvanique. Par phrases hachées, le citoyen de Baltimore relatait sa découverte. Guillon regarda Dull ; Dull regarda Guillon.

— Ah ! bah ! firent-ils.

Le mystère, pour eux, s’éclaircissait à moitié. Si le tas de métal ne grossissait pas, c’était que les gens du yacht y puisaient, à coup sûr.

— Ils opèrent la nuit, dit Lucien.

— En cachette, fit Jack.

— Comme des voleurs, mon cher ; comme des gens peu curieux de se rencontrer avec nous…

— Ils ignorent notre présence ici, dit sir Bloodford ; je vais la leur signaler.

Barcling approuvait. Guillon secoua négativement la tête.

— N’en faites rien, conseilla-t-il. S’ils s’éloignaient, nous serions bien avancés !… Et puis, sir Bloodford, vous avez pu vous tromper… Ce yacht peut ressembler au vôtre comme un frère et n’être cependant pas le vôtre…

— Alors ? interrogea Barcling.

— Alors je propose que, la nuit prochaine, nous montions une garde vigilante aux abords du tas. Les navigateurs ne pourront, de la sorte, se refuser à la conversation.

— Admirablement raisonné, convint sir Bloodford ; je me range à votre avis, bien que mon impatience soit grande.

Celle de ses compagnons ne l’était pas moins. Ils s’abstinrent de se montrer, la journée durant, aux environs du chantier et, le soir venu, ils se mirent à la tête d’une centaine de gardes et se dirigèrent sans bruit vers la tranchée aux brouettes.

Coucouhan, mis au courant de la situation, était de la partie. Il voulait voir ce qui allait se passer.

Guillon, nommé général de cette petite armée, disposa ses hommes de telle sorte qu’ils entouraient, à distance, le tas de platine, et qu’ils devaient se porter vivement près des brouettes au premier coup de sifflet.

En apparence, la campagne était déserte comme d’habitude. Les indigènes observaient le plus profond silence et la plus parfaite immobilité.

La lune se leva sur ce paysage tranquille et les heures coulèrent, calmes infiniment.

Sur le yacht, pendant ce temps, Koffer et Klein discutaient avec une certaine âpreté.

Le premier voulait puiser encore une fois au tas, tandis que le second plaidait en faveur du départ immédiat.

— N’es-tu pas assez riche maintenant ? disait-il ; c’est miracle que nous n’ayons pas été découverts, et le moindre incident peut donner l’alarme à ceux de l’île…

— Nous partirons demain, je te le promets, répliquait Koffer. Rien qu’un voyage, le dernier… Ce sera la part de l’équipage…

— Soit, acquiesça Klein à regret. Fais-leur signe.

L’instant d’après, Koffer et les matelots mettaient les canots à la mer et ramaient vers le rivage.

CHAPITRE XX

OÙ CHACUN REÇOIT CE QUI LUI EST DÛ

Habitués qu’ils étaient à cette gymnastique nocturne, les voleurs de platine eurent tôt fait de sauter à terre, d’amarrer leurs barques et de prendre le chemin du bienheureux tas.

Ils allaient à la file indienne, vaguement courbés et silencieux, du premier au dernier.

Arrivés près des brouettes, ils s’éparpillèrent pour ne point se gêner mutuellement, puis, ouvrant les sacs dont ils étaient porteurs, ils commencèrent à puiser à même les particules de métal, en s’aidant des pelles qu’ils avaient ramassées.

La besogne allait son train, lorsqu’un bref coup de sifflet retentit quelque part dans la nuit… Les aventuriers s’interrompirent, dressèrent l’oreille…

Cependant, comme rien ne bougeait alentour ils reprirent confiance.

— C’est un hibou, déclara Koffer. Un effort encore, les gars, dépêchons…

Les matelots se penchèrent de nouveau sur leurs sacs. Mais une minute ne s’était pas écoulée qu’ils frémirent…

Des ombres venaient de surgir près d’eux… Des silhouettes nombreuses et agiles… Ils se retournèrent et aperçurent avec terreur des hommes à demi vêtus qui les entouraient en brandissant des lances.

— Sauve qui peut ! hurla Koffer en se jetant éperdument du côté où la barrière vivante semblait le moins compacte.

Il n’alla pas loin. Deux gaillards farouches lui barrèrent le passage, le saisirent par les jambes et le firent tomber après quoi ils le saisirent et l’immobilisèrent.

Les matelots, de plus en plus épouvantés, levèrent les bras pour indiquer qu’ils désiraient se rendre sans combattre. Coucouhan, qui avait magistralement conduit cet assaut, riait à belles dents. Il fit allumer des torches et s’approcha du chef de la bande. En reconnaissant Koffer, il poussa un cri prolongé.

Lucien Guillon et Barcling arrivaient à cet instant. Leur stupéfaction ne fut pas moindre que celle du sauvage. Elle se changea vite en gaîté triomphale.

— Comme on se rencontre ! railla l’ingénieur. Sir Bloodford, venez donc voir !

Le milliardaire arrivait aussi, flanqué de Jack Dull. En entendant parler de Bloodford, Koffer tressaillit et une lueur d’espoir passa dans ses yeux.

— Messieurs, dit-il, je ne savais pas… J’ignorais… Je me réjouis de vous voir bien portants. On nous avait dit que vous aviez péri. Je ne suis qu’un exécuteur des ordres d’un autre, messieurs, et je puis vous révéler des choses qui vous intéressent au plus haut point… Mais il faut me promettre de ne pas me violenter…

— Parlez, dit Guillon.

— Aurai-je la vie sauve ?

— Nous n’avons pas qualité pour répondre ; c’est au roi ici présent qu’il appartient de régler votre sort.

L’ingénieur désignait Coucouhan. Koffer s’agenouilla devant Sa Majesté, la supplia de l’épargner.

— Nous verrons, répondit évasivement Coucouhan ; parle d’abord.

— Eh bien, fit le misérable, ce n’est pas moi qui commande à bord du yacht ancré près d’ici ; c’est Klein…

— Klein ? tonna Bloodford ; Klein ? mon serviteur zélé ?

— Votre serviteur zélé comptait s’emparer de votre fortune, sir, déclara Koffer ; je n’hésite pas à le démasquer pour vous, prouver ma sincérité… J’ai eu quelques torts envers ces messieurs, c’est certain (Koffer montrait Guillon et Barcling), mais enfin, ils pâlissent devant ceux que Klein a accumulés vis-à-vis de son maître. Avisé par sir Cagnovel de la mort de sir Bloodford…

— Mon neveu ! s’écria le milliardaire ; vous l’avez vu ? Où est-il ?

— Au fond de la mer, répondit Koffer sans bégayer. Le très zélé Klein l’a assassiné pour supprimer un héritier gênant.

— Horreur ! frémirent les auditeurs.

— Oui messieurs, assassiné, appuya Koffer, et je le soutiendrai devant Klein, s’il s’avise de nier son crime. Moi, je n’en voulais qu’au platine dont cette île est riche, à ce qu’il paraît. Concluez, messieurs, et daignez vous souvenir que la clémence est la plus noble des vertus…

— Le drôle ose parler de vertus ! s’indigna Barcling.

— Qu’on l’enferme ! ordonna Coucouhan.

— Mais qu’on libère mes matelots, dit sir Bloodford. Quel vilain rôle vous faisait-on jouer là, mes pauvres amis !

Les marins, en entendant ces paroles, passèrent de la crainte la plus grande à la joie la plus vive. Ils ignoraient le fin du fin de l’aventure à laquelle ils étaient mêlés, et ils avaient cru la fable que leur avait servi Klein pour expliquer la disparition de Mac Cagnovel. Celui-ci, au dire de l’aventurier, avait commis une imprudence et basculé si malheureusement qu’il s’était noyé…

— Au yacht ! dit Bloodford.

Une partie des gardes encadra Koffer et revint vers le palais de Coucouhan tandis que le reste de la troupe accompagnait nos gens à la plage, Bloodford, Dull, Guillon et Barcling montèrent dans des canots avec les rameurs. L’instant d’après, ils accostaient le yacht, montaient sur le pont.

— Déjà de retour ? s’étonna Klein qui attendait sur la passerelle.

Au lieu de répondre, les marins, que leur maître avait stylés durant le trajet, se jetèrent sur le domestique infidèle et le ligotèrent. Klein, abasourdi, essayait en vain de résister. Il aperçut le milliardaire et comprit.

— Sir Bloodford ! clama-t-il, il y a méprise !… Quelle joie de vous revoir ! Moi qui vous cherchais !… J’ai quitté Baltimore dans cette intention, et les hommes d’équipage en sont témoins…

— Koffer a parlé, interrompit Bloodford, et nous savons tout.

Klein sentit, du coup, s’évanouir son éloquence. Il baissa la tête comme un vaincu qu’il était et se réfugia dans un sombre mutisme. Il y avait un réduit près de la chambre de chauffe et ce fut là qu’on l’enferma, en attendant de pouvoir le livrer à la justice américaine.

— Il faudra aussi livrer Koffer, dit Barcling ; les deux bandits s’expliqueront contradictoirement devant les juges.

Les choses ayant été ainsi décidées, Bloodford et ses compagnons revinrent à terre. Ils mirent miss Helen au courant de la situation. La jeune fille s’affligea sincèrement de la mort de Mac Cagnovel, quoiqu’elle n’eût jamais éprouvé une grande sympathie pour le personnage que Bloodford lui avait destiné pour mari, et les voyageurs ne songèrent plus dès lors qu’à parfaire le chargement du yacht avant de quitter l’île.

À cette tâche, les ouvriers s’employèrent avec ardeur, si bien qu’au bout de huit jours tout était prêt pour le retour.

Au matin fixé pour le départ, Coucouhan et ses sujets se massèrent sur le rivage et firent à nos amis des adieux touchants.

— Vous reviendrez nous voir, n’est-ce pas ? dit le roi.

— Entendu, promit Guillon. Avec l’argent que nous procurera le platine déjà récolté, et grâce à la part qui nous en reviendra, Jack Dull et moi nous constituerons une société minière. Nous aurons donc encore l’occasion de nous serrer la main…

Moins d’une heure après cet entretien, le yacht levait l’ancre et commençait à s’éloigner de la côte. Bientôt il prit de la vitesse et ne devint plus qu’un point que les insulaires suivirent longtemps du regard. Ce point finit par disparaître… Coucouhan et les autres sauvages rentrèrent alors chez eux.

S’il y avait de l’allégresse sur le navire gracieux, il est à peine besoin de le dire.

Sir Bloodford éprouvait un double contentement. D’abord, il allait revoir son pays, dont il avait pu, un temps, se croire éloigné pour toujours. Ensuite, il allait toucher les sommes que lui devait Barcling, et, tout milliardaire qu’il était, cette perspective n’était pas pour lui déplaire.

Barcling, heureux de pouvoir se libérer de sa dette, se félicitait de l’heureuse issue d’une entreprise hardie.

Jack Dull, de pauvre ingénieur qu’il avait été jusqu’à ce jour, se voyait possesseur d’une grosse fortune à bref délai, et il n’en tarissait pas de joie.

Guillon partageait cette allégresse, mais une inquiétude se lisait encore sur son visage. Miss Helen le remarqua et se permit d’en demander la cause au brillant inventeur.

— Je me sens triste, en effet, répondit celui-ci, à la pensée qu’il nous faudra bientôt nous quitter, nous que tant de loyale amitié avait rapprochés. J’avais osé rêver de vous offrir mon nom, miss Helen, et… pourquoi pas ? Ne sommes-nous pas faits pour nous entendre à merveille ?

— Je le crois sincèrement, articula la jeune fille. Ouvrez-vous du projet à mon père, et s’il consent, je consens…

L’ingénieur se hâta de profiter de la permission que lui donnait miss Helen. Barcling écouta la requête sans interrompre, puis, tendant les mains à son interlocuteur :

— Je vous admire et je vous estime trop pour refuser de vous admettre dans ma famille, dit-il. Le mariage aura lieu, je vous en donne ma parole d’honneur.

Enchanté de cette bonne réponse, Guillon recouvra une entière sérénité et mêla sa franche gaîté à celle de ses compagnons de route. Le voyage s’effectuait sans à-coups lorsqu’un soir la vigie signala par le travers un corps flottant dont elle ne parvenait pas à discerner la nature.

Le timonier manœuvra aussitôt pour obliquer vers l’objet mystérieux, et, un quart d’heure plus tard, les navigateurs aperçurent, sans le secours de la longue-vue, une sorte de radeau sur lequel deux hommes étaient étendus sans mouvement.

Faire stopper le yacht et recueillir les malheureux à bord ne fut qu’un jeu pour les matelots. Les naufragés étaient dans un état lamentable, mais ils vivaient encore. Des soins énergiques les ayant ranimés tout à fait, ils commencèrent par manifester un ahurissement inénarrable à la vue de Guillon penché sur eux, et leur mimique peu rassurée indiquait du reste qu’ils n’avaient pas la conscience absolument tranquille. L’ingénieur les examina plus attentivement qu’il ne l’avait fait depuis leur lamentable arrivée, et il lui sembla que ces deux figures patibulaires ne lui étaient pas entièrement inconnues.

Les deux rescapés n’étaient autres, en effet, que Zéphir et Le Singe.

Acharnés à la poursuite de la « Batracienne » après la disparition de celle-ci dans les circonstances dont on se souvient sans doute, ils avaient connu la pire des existences et s’étaient embauchés, en désespoir de cause, sur un bateau charbonnier qui devait les ramener en Europe. Mais le steamer, pris dans une tempête, avait fait naufrage, et ils s’étaient cramponnés à l’épave sur laquelle ils seraient morts d’épuisement si le yacht ne les avait secourus à temps. Comme ils mêlèrent le nom de Koffer au récit de leurs mécomptes, Guillon devina quel rôle ils avaient joué et comment leur chef de file les avait trompés en cours de route. Il pardonna à la faveur des souffrances qu’ils avaient endurées, obtint de sir Bloodford qu’ils fissent partie de l’équipage et mit le comble à leur reconnaissance en leur annonçant qu’ils recevraient, au port d’attache du yacht, un sac de platine comme les camarades. Enfin, il les conduisit devant la logette où Koffer était enfermé. L’aventurier crut à quelque illusion de ses yeux en apercevant ses deux victimes, mais celles-ci le couvrirent de tels sarcasmes qu’il fut bien obligé de se rendre à l’étonnante évidence.

— Nous serons témoins au procès, dit Zéphir.

— Et nous avouerons tout, ajouta Singe.

Ledit procès eut lieu quelques semaines plus tard, non sans retentissement, car l’odyssée de sir Bloodford et son retour quasi miraculeux passionnait les habitants de Baltimore. Klein et Koffer, reconnus coupables de meurtre avec préméditation, furent condamnés aux travaux forcés à perpétuité.

Tandis qu’ils s’apprêtaient à prendre le chemin du bagne, sir Barcling procédait, dans sa maison retrouvée, à de grands préparatifs de fête. L’union de Lucien Guillon et de miss Helen fut bientôt célébrée avec éclat. Elle servira, si vous le voulez bien, de point final à cette curieuse et dramatique histoire.

Pierre ADAM.

FIN

 


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en avril 2020.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : B. L., Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé d’après : Adam, Pierre, Les Buveurs d’espace, in Sciences et Voyages, n° 153 à 170, 1922. La photo de première page, Coucher de soleil sur la Méditerranée, a été prise par Jean-Louis Glaussel le 1er février 2020.

— Dispositions :

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